La véritable origine de l’automne (12)

Dieu avait l’index sur la gâchette de l’arme atomique. Une fois de plus, il se ravisa.

– Adam, mon enfant, ceci n’est pas un jeu. Je ne propose pas de contrat. Pas d’échange ni de « deal » comme tu dis. Je ne propose pas. Je dispose.

– Ah oui, Môssieu dispose. Trop facile. Il était une fois Dieu, à l’aise, mais tout seul dans le noir et qui s’emmerdait un peu. Un jour, il décide décorer son intérieur. Il met l’eau et l’électricité. Des plantes vertes pour la chlorophylle. De l’herbe pour les vaches qui bouffent de l’herbe pour donner du lait aux abeilles…

– Adam, voyons ! Les abeilles  ne boivent pas de lait !

– C’est un raccourci. Je sais bien que les abeilles niquent les fleurs pour faire d’autres fleurs à brouter. Tu me prends vraiment pour un con.

– Adam, comment peux-tu dire une chose pareille ? Moi qui t’ai placé au sommet de Ma création !

– Ah ça, on peut dire qu’elle est belle, ta CRÉATION ! Bref. Je disais donc qu’ensuite, les abeilles remplissent de miel la rivière qui coule à côté de la rivière de lait. Les ours viennent boire le miel et les veaux viennent boire le lait. Et le soir tout le monde se retrouve à la veillée pour raconter des histoires de miel et de lait. Les ourses parlent aux ours, les veaux aux veaux et les lionnes aux lions. Même les mouches parlent aux mouches, couchées à l’aise dans les poils des lions. Tout le monde, se retrouve, tu comprends ? Tout le monde sauf moi. Et le serpent. Alors, tu vois j’en ai marre, ton altitude. J’en ai marre de ce Club Med climatisé où je traîne ma solitude.
Je suis si seul, tu comprends ? Seul et sans personne avec qui me promener dans l’écume des vagues. Je suis seul le matin et seul à midi. Je suis encore seul, le soir, dans les éclats rouges et bleus du soleil couchant qui éclaboussent un court instant le voile gris de ma mélancolie avant d’aller se noyer dans les eaux noires de la nuit.

Dieu avait les larmes aux yeux. Adam était vraiment insupportable, mais il fallait bien reconnaître que ce petit con savait parler.

La véritable origine de l’automne (11)

Dieu sentit comme un fourmillement dans Sa main droite.

D’un naturel bienveillant, Il avait, pour Son royaume, prévu un ciel clément, une température agréable et quelques bouffées de vent. Mais Il envisageait soudain l’hypothèse d’un orage, la possibilité d’un gros nuage bien noir qui remplirait le ciel et craquerait d’un seul coup de tonnerre. Pour  ajouter de la lumière au son, Dieu voyait un phénomène électrique, une décharge de cent mille volts concentrée dans un éclair tranchant qu’Il pourrait diriger à Sa guise et qu’à ce moment précis, Il voyait pointé sur le derrière bronzé d’Adam.  Ainsi traversé par ce trait de lumière, ledit derrière aurait eu un accès instantané et définitif aux dernières avancées technologiques en matière de pénétration.
Le doigt sur le bouton de mise à feu, Dieu reprit Ses esprits, arrêta le compte à rebours et considéra l’objet de son courroux. Il reprit, sur un ton plus doux.

– Adam, mon enfant, j’aimerais, s’il te plait, que tu surveilles ton langage. On ne blasphème pas en présence de Dieu.

– Ah, oui ? Alors, comment il faudrait que je te parle ? Tu voudrais peut-être que je te vouvoie ? Que je t’appelle mon Altesse Sérénissime ou quelque chose comme ça ? Ta Majesté, je suis sûr que tu trouverais ça trop cool. Mais d’abord, qui tu es pour me parler comme ça, hein ? C’est toi qui tiens la baraque ici ?

– Je suis Celui qui était, qui est et qui sera.

– Sans blague ! Imparfait, présent, futur, c’est sûr, c’est toi le roi de la conjugaison.

– Je suis l’alpha et l’oméga.

– Oui mon prince, tu es aussi le roi en langues étrangères… Tu te la pètes un peu quand même, sauf ton respect,  Altesse.

– Adam, écoute-Moi. Je suis Celui qui était au monde avant que le monde soit monde. Le monde était noir et J’ai fait de la lumière. En haut, J’ai placé le ciel et en bas les océans. Au milieu des océans, J’ai semé de la terre et de l’herbe remplie de fleurs odorantes. Dans le ciel, J’ai suspendu le soleil et pour faire de l’ombre, J’ai planté des arbres. Ensuite, J’ai créé les animaux pour peupler les mers, le ciel et la terre, Enfin, Je t’ai créé, toi, Adam, à un seul exemplaire et Je t’ai placé au sommet de la création, pour que tu règnes en maître sur Mon royaume.

– Ok ma grande. J’ai bien compris : ton royaume, il est immense et beau et rempli de trucs géniaux. Tu penses que j’ai le profil pour m’occuper du domaine. Je suis bien d’accord avec toi. Donc, tu me files ton royaume, j’accepte, et ensuite je te l’échange contre un bon coup.
Deal ?

La véritable origine de l’automne (10)

– Adam, tu es Mon fils.

– Bien sûr et toi tu es le frère du ragondin musqué.

– Petit impertinent ! Sais-tu seulement qui Je suis ?

– Ben non, justement. Aucune idée. Sauf que tu me casses les couilles depuis hier matin. Faut pas faire ceci et faut pas faire cela. Adam viens par ici et Adam viens par là. Adam, je suis ton père, appelle moi papa. Mais moi, j’ai pas envie d’un père, j’en ai rien à branler, tu vois ? Ce qu’il me faut, c’est quelqu’un comme moi. C’est quand même incroyable, on me débarque dans un endroit de rêve, il y a des plages partout, température de l’air : 28 degrés. Température de l’eau : 28 degrés. Un poil de vent, juste ce qu’il faut. Des fruits que tu manges même pas en rêve. Une rivière où coule le lait, une rivière où coule le miel, j’ai pas trouvé la rivière à rosé.

– Adam ! De l’alcool, tu n’y penses pas !

– Pourquoi, j’ai pas l’âge, c’est ça ? Pas l’âge, tu parles ! Il faudrait un bar, au bord de la plage. Une paillote, tu vois ? Avec des chaises longues sur le sable. Tout ce sable blanc partout, j’hallucine ! Et ce vent qui arrive toujours pile au moment où tu crois que tu vas avoir trop chaud. On dirait qu’ils ont installé la clim au bord de la plage. Ça me rend dingue, ce vent qui vient et qui s’en va. Ce vent qui s’enfile entre mes jambes, autour de cette chose vivante, ce truc allongé que j’ai montré au serpent. Ça l’a fait hurler de rire. Il dit que c’est une petite saucisse. Mais moi je sais bien que c’est un serpent.

– Adam, Mon enfant, tu te trompes.

– Ah oui, j’y avais pas pensé, ça ressemble aussi au nez de l’éléphant.

– Non, rien à voir avec l’éléphant. Adam tu es unique au monde. Je t’ai créé à Mon image, pour que tu sois différent. Le premier animal parlant.

– Ah oui, je parle ? Génial ! Et pour niquer, je fais comment ?

Les mégots de larmes qu’on écrase

A l’intérieur de nous, les digues
Se remplissent petit à petit
Des mégots de larmes qu’on écrase
Rageusement.
À grands coups de talon.
Des larmes qu’on ravale,
Des sanglots qu’on étrangle,
Jour après jour,
Semaine après semaine.
Des chagrins qu’on fait fondre
Dans le plomb des années oubliées.

Patiemment,
Inexorablement.
Le niveau des larmes continue de monter.
Il gagne le haut du cou,
Les basses terres du visage.
Peu à peu, le nez s’enfonce
Et la ligne d’eau salée
Dessine une ombre flottante
Juste au-dessous du niveau des yeux.

Alors, on essaie de construire
Une dernière digue.
Un barrage de fortune.
Des sacs de sable
Empilés à la hâte
Sur le bord ondulé du chagrin.

L’eau lisse alors s’insinue lentement dans le sable
Tout doucement,
Inexorablement.
Elle attend un moment,
Une seconde,
Une question,
Automatique,
Comment ça va ?

La réponse ne vient pas,
Juste le silence
Et le bruit de sanglot
Que fait la digue quand elle se rompt
Et libère

Un océan de larmes.

La véritable origine de l’automne (9)

Rasséréné et rasé de frais, Dieu quitta ses appartements.

Pas besoin de super-pouvoirs pour déterminer l’origine des cris perçants qui déchiraient la nuit. Dieu soupira. Il aurait voulu revenir en arrière, effacer ce moment où Ses mains fébriles avaient plongé dans une mare de boue pour façonner le corps d’Adam.
Extérieurement, le résultat était intéressant, mais le problème était à l’intérieur. S’Il avait été en mesure de faire Son mea culpa, Dieu aurait bien dû reconnaître qu’Il avait un peu bâclé l’assemblage de ce nouveau modèle. Il avait l’habitude de la partie mécanique, mais la complexité du schéma électrique, avec ses diagrammes, ses couleurs et ses pôles inversés, avaient eu raison de Son infinie patience. Finalement, Dieu s’était énervé. Il avait mis un grand coup de fer à souder dans cet écheveau de fils embrouillés. Vite, Il avait refermé le capot, donné un coup de chiffon et insufflé à la hâte un peu de Son souffle divin dans les bronches du nouvel arrivant.

Adam avait ouvert les yeux en maugréant. Il avait faim, alors Dieu lui offrit du foin. Adam n’aimait pas le foin, alors Dieu lui offrit des cerises. Il avait soif et Dieu le fit boire. Il voulut sortir et Dieu l’accompagna. Dès qu’il fut arrivé à l’air libre, Adam hurla qu’il était midi et qu’il fallait être fou pour exposer son épiderme scandinave à la terrible morsure de ce soleil de plomb. Alors Dieu l’entreposa à l’ombre, le temps d’inventer le tube d’écran total. Ensuite Adam n’arrivait pas à se mettre de la crème dans le dos. Dieu le tartina des épaules au maillot. Ensuite, il avait trop chaud. Trop froid. Encore faim. Besoin d’aller aux toilettes, besoin de personne, besoin parler avec quelqu’un. De guerre lasse, Dieu avait fait parler le serpent.

Et maintenant, pourquoi tous ces cris déchirants ? Est-ce que les yeux du mignon avaient besoin de lumière ou fallait-il oindre ses pieds délicats d’un enduit de myrrhe et de benjoin ? Se dirigeant à l’oreille vers l’endroit de tous ces hurlements, Dieu aperçut Adam allongé à plat ventre sur le sol dur. Adam en transes, en larmes et en cris. Adam hurlant et vociférant. Que le monde était injuste et qu’il fallait pendre le serpent. Que lui Adam n’avait pas demandé à voir le jour, que la vie était trop dure et qu’il avait besoin d’amour.

Dieu se pencha sur le forcené en furie.

– Adam, s’il te plait, calme toi. Tout va bien. Papa est là.
– Papa ! Tu rigoles ! T’as vu un peu ta tête ? Si c’est toi mon père, je veux bien m’appeler Ingrid ou Priscilla !

Dieu se sentit bouillir jusqu’aux extrémités infinies de Son for intérieur. Encore un mot et Il allait transformer cette belle petite gueule d’ange en purée de pizza, parfum tomate mozzarella.

La véritable origine de l’automne (8)

Debout sur le pas de sa porte, Dieu regarda sa montre qui indiquait dimanche et trois heures du matin.

Dieu eut des envies de meurtre.
Ensuite, il se rappela qu’il était Dieu et que Dieu ne sort pas sa sulfateuse pour effacer de la terre une petite gueule d’ange gâté. Dieu regretta d’être Dieu. Il était fatigué, à fleur de peau, à bout de nerfs, fragile. Inventer le monde en une semaine n’est pas à la portée de n’importe quel Dieu. Il avait trop tiré sur la corde, voilà tout; trop travaillé, besoin de faire une pause pour réfléchir. Besoin de dormir, surtout.
Il rentra chez lui pour se rafraîchir avant de retourner au turbin. Devant le miroir de la salle de bains, Dieu se trouva une petite mine, les yeux injectés, le teint trouble et les traits tirés. Une sale tête pour tout dire, une tête à ne pas passer l’été. Alors Dieu eut l’idée de la grasse matinée : une fois par semaine, il pourrait rester bien au chaud sous la couette, les stores baissés et la fenêtre fermée, imperméable au bruit du monde, à ses alarmes et à ses cris incessants. Il resterait couché pendant que le ciel attendrait son divin lever.

Pour ce jour rien qu’à lui, il choisit le dimanche et pour aller avec, il inventa le croissant.

La véritable origine de l’automne (7)

Trois heures du matin.

Debout sur le pas de sa porte, Dieu ensommeillé bailla immensément. Depuis deux jours, le monde qu’il avait ordonné s’était transformé en un foutoir incontrôlable. La chienlit avait pris le pouvoir et Lui, Dieu, n’avait pas trop de toute son ubiquité pour se téléporter simultanément jusqu’aux confins les plus reculés de la création. Sans cesse, il fallait parer au plus pressé, réparer sans relâche toutes les catastrophes provoquées par l’arrivée du monde animal.

Pourtant, tout était parti d’un bon sentiment.
Le jeudi soir, Dieu s’était couché avec une sensation d’intense solitude. Bien sûr, il y avait de l’eau. Bien sûr, il y avait de la terre et de l’herbe pour marcher dessus. Il y avait aussi des fleurs et le bruit que fait le vent dans les arbres; mais le soir, le vent tombe et essayez pour voir de parler à un arbre.
Le vendredi, au réveil, Dieu était sûr que son monde manquait de son. Il déposa quelques oiseaux dans les arbres et il aima le résultat. Alors, il multiplia les oiseaux. Dans les mers, il lança des poissons. Les baleines se mirent à parler aux baleines et les dauphins parlèrent aux dauphins. Enivré par la beauté de toutes ces nouvelles harmonies terrestres qui s’élevaient jusqu’à Lui, Dieu partit à la faute dès le samedi matin. Il se mit à multiplier à tort et à travers les espèces animales, juste pour entendre leur cri : le brame du cerf, le barbarouffement du lamantin, le jabotage du manchot ou le sifflement du serpent. Pour le plaisir des oreilles, Il attribua un son à chaque animal, ce qui lui permit aussi d’enrichir Son vocabulaire avec noms de cris tout aussi barrés que leurs propriétaires.

Arriva le samedi soir et Dieu eut une fulgurance. Il entrevit la possibilité d’attribuer plusieurs sons au même animal. L’importance de cette découverte L’amena à un point d’excitation jamais atteint sur l’échelle de Dieu. Il se mit fébrilement au travail. En fin de soirée, Il avait inventé Adam, le premier animal parlant. Adam lui dit qu’il avait faim et Dieu alla chercher du foin. Adam dit qu’il n’aimait pas le foin. Dieu dit qu’Adam était bien difficile et lui offrit des cerises pour faire passer le foin. Adam se goinfra de cerises. Ensuite, repu, il voulut parler à quelqu’un. Dieu lui dit que ça n’allait pas être possible, alors Adam se roula par terre en poussant des cris affreux. Dieu qui commençait à s’énerver vit du coin de l’œil Satan allongé à la fraîche sur une pierre plate. Alors, ni une, ni deux, Dieu prit le serpent par la peau du cou et lui enfonça dans la gorge l’usage de la parole.

C’est ainsi que Satan s’était mis à parler avec Adam.

La véritable origine de l’automne (6)

Dieu, qui dormait à côté, se réveilla en sursaut.

Quelles étaient donc ces longues plaintes et d’où venaient tous ces cris déchirants? Une nuit, c’était le lion qui voulait manger le mouton. Une autre nuit, c’était une baleine à cours d’oxygène en plein accouchement. Un conflit entre les buffles et les éléphants. La nuit. Toujours la nuit. Chaque nuit. Dans son lit, Dieu se dit que la vie n’était pas une vie. Les chiffres rouges du radio-réveil indiquaient trois heures du matin. Il se leva péniblement et passa une robe de chambre par-dessus son pyjama. Il chaussa une paire de pantoufles. Ouvrit la porte. Dehors, l’air était tiède et rempli de cris.

Dieu soupira et toute la terre avec Lui.

Tout avait pourtant si bien commencé.
Une semaine plus tôt, Dieu s’était réveillé amorphe et sans élan. Patraque, Il avait fait quelques étirements, juste comme ça pour sentir un peu de vie parcourir Ses membres infinis. En regardant par la fenêtre, Il n’avait vu que du noir, du noir et encore du noir. C’est à ce moment précis qu’Il avait pensé qu’un peu de lumière aurait pu provoquer un choc thérapeutique salutaire et faciliter Son passage à l’état éveillé. Comme ça, sans réfléchir, Il avait prononcé ces paroles : « Que la lumière soit! » Et la lumière fut. En plus, il faisait beau, forcément, Dieu n’avait pas encore inventé l’eau.  Chose qu’Il s’était mis en tête d’accomplir dès le lendemain : Il avait divisé le paysage en deux parties égales, en haut le ciel, en bas l’océan. Entre les deux, un courant d’air ascendant et chargé d’humidité se mit aussitôt à fabriquer des nuages qui vinrent crever avec fracas juste au-dessus de l’océan. Effaré, Dieu vit le niveau des eaux monter à une vitesse vertigineuse jusqu’à venir Lui caresser la plante des pieds. Alors, Il eut l’idée de la terre, des étendues de terre sèche qu’Il sema à la  hâte au milieu de l’océan. Ce mélange de terre végétale et d’eau se recouvrit aussitôt d’un tapis de prairies, de fleurs odorantes et d’arbres remplis de feuilles dont le vert ne pâlissait jamais.

Quand le calme fut revenu, Dieu s’accouda au balcon du ciel pour contempler Son jardin. Il lui trouva un air propre et bien comme il faut : la terre en bas avec un peu d’eau et le ciel en haut avec un soupçon de nuages. Au soleil, Il offrit une barrière de montagnes pour le coucher. Ensuite, dans le ciel noir, Il suspendit la lune au milieu des étoiles.

Depuis qu’Il avait vu le jour, Dieu avait peur du noir.

La véritable origine de l’automne (5)

Allongé sur son ardoise tiède, le serpent s’étira.

– Les étoiles viennent du ciel, tout le monde sait ça.
– Oui, du ciel, bien sûr, mais comment elles sont arrivées là ?

Satan se tourna vers Adam, la tête un peu inclinée au sommet de son cou de serpent. Il examina le corps du premier homme, ces longs poils noirs tout autour de la tête, ces yeux couleur de chiottes mal éclairées et cette peau lisse et tout à fait répugnante. Il soupira. Moche et con. Adam n’avait pas eu de chance. Si au moins il y avait eu des écailles pour cacher cet épiderme façon caramel mou.

– Mais j’en ai rien à foutre de tes étoiles. D’où viennent les étoiles ! Et pourquoi pas d’où vient la lune ou comment on éteint le soleil ! Jamais entendu une question aussi débile. Y a pas à dire, Adam, tu es bien l’animal le plus con de toute la création.
– Oui eh bien, moi je réfléchis, je pense. Je me pose des questions, à la place de passer mes journées à réfléchir à ce que je vais manger.
– Oh. Môssieu n’est pas qu’un estomac. Première nouvelle.
– Exactement, je réfléchis. Aujourd’hui, je réfléchissais et c’est pour ça que je suis venu te voir.
– Pour me parler des étoiles.
– Non pas seulement des étoiles. Voilà. Tu n’as jamais remarqué qu’il y a quelque chose de bizarre chez toi ?
– Rien de bizarre. Je suis un serpent normal et toi tu es complètement taré.
– Il y a quelque chose de pas normal, justement. Regarde tous les autres animaux. Prends le lion, par exemple. Eh bien le lion est avec la lionne. Le chat avec la chatte. Le tyrannosaure avec la tyrannosaure, l’escargot avec l’escargotte, mais là j’ai comme un doute.
– Forcément, « escargotte » c’est un mot qui n’existe pas.
– Tous les animaux vont en couple, tu comprends ? Une femelle plus un mâle.
– Et c’est pour me dire ça que tu es venu me réveiller pendant la sieste du soir ?
– Satan, où est ta femme ?
– Je te demande pardon ?
– Où est Madame Satan ?
– Adam, tu devrais consulter. Il n’y a pas plus de Madame Satan que de Madame Adam.
– Justement ! Comment tu expliques que nous soyons les seuls animaux du monde à être seuls au monde ?
– Pour moi je sais pas, mais pour toi, c’est sûr qu’il vaudrait mieux éviter de te reproduire.
– Moi, j’ai une autre explication.
– Je crains le pire.

Adam se leva et se campa, jambes écartées, juste devant la tête d’Adam.

– Regarde. Mais regarde ! Tu la vois, cette chose qui pend entre mes jambes ?
– Bien forcé, j’ai presque le nez dedans.
– Et ça ne te rappelle rien ?
– Là, tout de suite, non.
– Satan, regarde encore, c’est évident. Entre les deux jambes, j’ai un petit serpent.

Satan relève la tête et il éclate de rire.

– Ah mon Dieu ! Un petit serpent ! Une espèce de demi-saucisse ridicule suspendue à deux rognons…
– Satan, je crois que j’ai envie de toi.
– Au secours ! Ce type est fou.

Adam s’avance résolument vers le serpent.

– J’AI ENVIE DE TOI. MAINTENANT.
– Adam, je te préviens, si tu me touches, je t’entoure. Je te serre jusqu’à l’étouffement.
– Ah oui, serre-moi !  Serre-moi très fort ! JE COMPTE JUSQU’À TROIS
– Arrête de crier comme ça. Toi et moi ça peut pas marcher.
– SATAN, PRENDS-MOI !

D’un seul coup le serpent se détend. Fait un bond en arrière. Rebondit sur l’ardoise plate. Tombe de trois mètres. Rebondit encore sur un bout de rocher. Parvient à se glisser dans une anfractuosité, perd pied, se cogne à droite et à gauche, sent des bouts de roche érafler ses écailles. Enfin, il s’immobilise dans l’obscurité. Il reste là, haletant et à-demi assommé pendant que, dans la nuit, Adam hurle sa solitude à la face cachée de la lune.

La véritable origine de l’automne (4)

Un soir d’engourdissement, caressé par une brise plus tiède qu’un croissant, Adam n’y tenant plus alla voir le serpent. Il trouva Satan alangui, ses anneaux déroulés sur une ardoise plate qui avait emprisonné dans ses strates les derniers restes de la chaleur du jour.

Adam s’allongea sur le dos, à côté du serpent. Au-dessus de lui, le dôme du ciel commençait à se piquer d’étoiles. Adam se tourna vers Satan.

– Je me demande d’où viennent les étoiles.

Satan ouvrit un œil. Il regarda le ciel et cette forme sombre allongée près de lui. Ce type monté sur deux pattes lui avait toujours paru étrange. Deux pattes et surtout aucun poil. Une peau brillante et lisse mais qui manquait d’écailles.
Une fois de plus, Satan se rappela ce moment unique où, penché sur l’eau transparente, il avait vu nager un banc de poissons. Des poissons fuselés et fluides, recouverts comme lui d’écailles argentées. Dans sa tête, il y avait eu un éclair blanc, un court-circuit. Sans réfléchir, il avait pongé. L’eau était froide et Satan ne savait pas nager. Il avait ouvert les yeux pour ne voir qu’un brouillard noir et gris. Il avait ouvert la bouche pour sentir un long trait d’eau de mer s’engouffrer d’un seul coup au plus profond de lui. Il avait voulu recracher cette solution salée mais un spasme glacé avait parcouru toute la longueur de ses anneaux. Pris de panique, Satan avait compris qu’il allait étouffer. Alors, il s’était dressé, vertical dans cette nasse liquide et sa queue avait heurté le fond. D’un coup de reins formidable, il s’était projeté hors de l’eau pour décrire dans l’air une plaisantee parabole qui l’avait déposé a à moitié immergé au bord de la plage, haletant, toussant, hoquetant et recrachant par le nez des jets de ce liquide clair qui avait failli le noyer.

Depuis, Satan, qui aimait les écailles, avait horreur de l’eau.