Mac Millénium

C’est l’histoire d’un journaliste d’investigation qui a dix romans dans la tête et meurt avant d’avoir terminé le quatrième.  Si l’ascenseur avait fonctionné ce jour-là,  Stieg Larsson aurait peut-être écrit la fin de « La vengeance de Dieu », mais non. L’ascenseur était en panne et son cœur chargé de nicotine et de café s’est arrêté de battre dans la septième volée de l’escalier qui menait à son appartement.

Larsson meurt et ses romans sont publiés. Ils font le tour de la terre. Ils deviennent des films. Ils font beaucoup d’argent et toute une histoire, aussi : Stieg et sa compagne de toute une vie, Eva Gabrielsson, n’étaient pas mariés. Il n’y a pas de testament. Dans ces conditions, la loi suédoise dit que l’héritage revient aux plus proches parents et le père et le frère de Stieg touchent un très gros jackpot. Reste la question du quatrième livre, un fichier de deux-cents pages dans l’ordinateur professionnel de feu le journaliste qu’Eva a réussi à garder. Elle pourrait terminer le roman, c’est sûr. En réalité, ils ont toujours travaillé ensemble, jusqu’à quel point, elle refuse de le dire ; mais c’est comme s’il avait fait le travail de recherche et elle la mise en forme. Alors, oui, elle pourrait sûrement terminer le roman, mais son mari est mort et pour elle, l’histoire doit s’arrêter là, au sommet de la cage d’escaliers, à cet instant où il s’est effondré.

Et voici qu’en en l’an de grâce 2015 sort le quatrième tome de la saga Millénium qui n’a rien à voir avec Larsson, sa compagne et leur manuscrit inachevé. L’auteur est un journaliste suédois qui a retranscrit le verbe creux d’un footballeur à catogan pour transformer ce galimatias prétentieux en un ouvrage relié et vendu vingt Euros dans les aéroports du monde entier.
L’éditeur est heureux  : on remonte l’enseigne Millénium !  Papa Larsson nage dans le bonheur et son fils survivant ne se sent plus de joie. On allume. Ça clignote. Les premières voitures arrivent au drive-in. Bientôt elles forment une colonne de plusieurs kilomètres. Une fois déballé, le produit sent à peu près la même odeur et le goût, on s’en fout. Les couleurs ? On s’en fout. On veut juste connaître la suite et ensuite, la suite de la suite, peu importe si l’huile est frelatée ou si c’est écrit avec les pieds. L’important c’est de retrouver le même logo, la même salle à manger, les mêmes néons accrochés au plafond. Repus trop vite, un Big Mac tiède qui flotte au fond de l’estomac, on se réjouit du prochain Big Mac ou alors ce sera un Big Cheese, pour changer, pourquoi pas ?

Ce siècle qui s’ouvre est celui du filon. Le filon qu’un mineur inconnu découvre, qu’on défonce jusqu’à la garde, la foreuse en bandoulière et de la boue jusqu’au nez. Jusqu’au moment où une poche de gaz remonte à la surface et fait exploser les mineurs dans leurs wagons. On attend alors que la poussière retombe,  on remonte les morts. On compte les cadavres. On se recueille devant les cercueils alignés. Ensuite, on redescend dans la mine.
On étaie.
On continue à creuser le vide.

Dire Combray

« Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Même moi qui en plus de cinquante ans d’existence n’ai jamais dépassé la page dix, d’À la recherche du temps perdu, je connais par cœur ces quelques mots, on pourrait même parler de slogan, ou de sample, tant cette phrase revient obstinément clignoter de loin en loin dans la lumière des phares qui balisent les marées du grand texte.

Il est arrivé sur scène et s’est assis, son visage creusé par la lumière blanche. Entre ses mains un vieux Folio ouvert. Il regarde la salle et il sourit. Il ferme les yeux.
« Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Il ferme le livre.
Il se lance.
Par cœur.

« Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se refermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. »
Entre ses mains, le livre refermé reste là comme un talisman, un gri-gri, un grimoire rempli de signes qui bougent et vivent entre ses doigts, les mots. Dans l’ordre. Qui remontent  le long de ses bras, de sa nuque et attentent leur tour en file indienne, sagement entre deux virgules, attendent qu’arrive l’instant T, le moment où ils sortiront de sa gorge pour entrer en scène, malheureux, lisses ou brillants, des mots comme « métempsychose », « kaléidoscope » ou « désorbités », des mots simples ou très compliqués, entrelacés dans une résille de phrases que je n’ai jamais su détricoter.

Et pourtant tout le monde écoute  quand Michel Voïta dit Proust. Propulsé par lui, le texte s’envole vers la lumière de l’unique projecteur, s’allume, s’éclaire de l’intérieur. On découvre des goûts, des odeurs, une couleur et surtout la phrase révèle  une portée, un rythme qu’on avait jamais pu écouter. Dépliée, déroulée, déshabillée par Voïta, la prose de Proust se met à chanter, pas vraiment sur un air d’opéra, non, plutôt comme un thème en construction dans le saxophone de Stan Getz, trois notes claires et sans vibrato qui prennent des chemins de traverse, s’éparpillent et s’envolent en ordre dispersé avant de se reprendre leur formation et d’atterrir sur un fil dans un ensemble parfait.
« Mais depuis peu de temps, je recommence à percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé , et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner  dans le silence du soir. »

En me débouchant les oreilles, Michel Voïta, m’a aussi débouché un peu la tête. Je n’ai toujours  pas lu À la recherche du temps perdu, mais grâce à lui, j’ai compris que la phrase de Proust ressemblait à une escadrille d’hirondelles qui se prépare à quitter l’automne pour un nouvel été.

(Si jamais Michel Voïta emmène danser Proust pas trop loin de chez vous, courez au bal, même si vous ne connaissez pas le jerk ou le cha-cha-cha. Le spectacle s’intitule « Dire Combray ». Pendant une heure il apporte la preuve que Proust peut se dire et il faudrait un jour que Fabrice Luchini puisse entendre Proust chanté par Voïta, ce serait un beau moment, je crois.
Et vous savez quoi, on a souri et même ri pendant cette heure passée en cinq minutes et, ça, je l’aurais jamais cru. Sous ses dehors brillantinés d’intellectuel souffreteux, Marcel Proust avait vraiment un putain de sens de l’humour.)

Zee Town

Quelque part en Californie, 80 hectares de terrain attendent leur heure.
Un jour, bientôt, les pelleteuses viendront planter leurs crocs dans cette terre friable pour construire une ville bleue barrée d’un petit F blanc : Zee Town, la ville facebook. Juste à côté de Googleville et pas trop loin d’Apple City.

Le 26 mai 1938, Adolf Hitler Hitler se rendait à Wolsfbourg, petite bourgade allemande de 900 habitants. Lui aussi avait un plan pour une ville nouvelle, une ville construite pour fabriquer des automobiles que les Allemands les plus moyens pourraient utiliser pour aller s’éclater en vacances partout en Europe et même plus loin si affinités. Avec son pote Ferdinand Porsche, ils ont déjà dessiné la voiture. Pour la marque, le Führer a pensé à un nom qui claque, Volkswagen, la voiture du peuple. Et pour le nom de modèle, ce sera un slogan, une tagline, comme on dit aujourd’hui : la VW KdF, Kraft durch Freude, « la force par la joie », il avait le sens de la formule, le petit Autrichien moustachu.
Aujourd’hui, Wolfsbourg est une bourgade de 120’000 habitants et on y fabrique des voitures du peuple à la pelle. Les enfants rient dans les écoles, midi sonne au clocher du village et le stade de football peut contenir jusqu’à 30’000 Wolfsbourgeois en liesse lorsque leur équipe marque un but ou deux. Pour des raisons logistiques on a construit le stade à côté de l’usine et on l’a baptisé Wolsfburg Volkswagen Arena au cas où certains autochtones n’auraient pas encore compris qu’ils s’appellent VW eux aussi.

Loin de moi l’idée de faire monter le PDG de facebook et le Führer dans la même Coccinelle, même si Adolf et Mark pourraient faire un beau couple sur la banquette avant. Non, c’est seulement lorsque Hitler s’installe à côté de Zuckerberg que la tension monte d’un seul coup et qu’on comprend à quel point leurs destins ne pourront jamais être liés. Par contre, on peut tout de même se demander ce que cet ado post-boutonneux a vraiment dans la tête avec son plan de facebookville. Pareil pour Larry Page qui veut aussi sa Goggletown et accessoirement un accès rapide à l’immortalité. Que se passera-t-il lorsqu’ils auront construit leurs capitales ? La prochaine étape, c’est quoi ? La presse facebook ? L’école facebook ? Les évangiles selon facebook ? Le pays Google ? La terre Google ? L’au-delà Google ?
Une théorie élablorée sur la base d’une étude de tous les allumés que la terre a engendrés dans un passé récent précise qu’à partir d’une certain nombre de milliards de dollars les connections synaptiques des cerveaux les plus entraînés finissent par surchauffer et produire une foison d’utopies grand-guignolesques, un phénomène communément appelé méga-déconnade ou folie des grandeurs.
La même étude indique que l’heureux possesseur du même nombre de milliards de dollars pourra très vite trouver de très nombreux disciples décérébrés qui n’auront cesse de chanter son saint nom et d’acheter ses produits bénis, au nom du Père, du Fils et de la Pomme marquée du saint dentier d’Adam. (Je possède un iPhone et j’écris sur un Macbook Pro trop beau.) Et c’est là qu’on commence à avoir les boules et même à flipper notre race, sauf votre respect, parce que des religions et des disciples armés jusqu’aux dents il y en a déjà suffisamment pour faire sauter dix-mille fois notre planète et aussi parce qu’on est déjà servis en matière d’hymnes nationaux qui promettent une belle raclée à l’étranger mugissant venu égorger nos fils et nos compagnes.

Zuckerberg, Page et tous les autres, soyez cool, il y a tant d’argent et si peu de riches, alors, faites-vous plaisir ! Soyez créatifs : bien claquer son pognon peut être très divertissant : pensez à l’art contemporain, à tous ces tableaux de Van Gogh que vous pourriez soustraire à la vue de la foule vulgaire, à ces voitures de collection que vous enterrerez au vingt-quatrième sous-sol, à ces rangées de bouteilles millésimées qui dormiront dans le noir de votre cave et que personne ne boira jamais. Pensez également à construire des garçonnières, que vos sens puissent exulter à l’abri des regards et des yachts de trois cent mètres pour que vos pieds délicats soient préservés du sel des vagues.
Enfin, éclatez-vous, que diable ! On ne vit qu’une fois. Donnez des fêtes somptueuses. Défoncez-vous aux alcools rares, au pesto, à la truffe blanche, à la cuillère qu’on chauffe et aux mélanges d’herbes des hauts-plateaux. Et surtout, surtout, faites-ça entre vous. Tel qu’il est, ce monde n’a plus besoin d’être acheté, conquis ou dominé.

Tel qu’il est, ce monde est déjà bien assez fou sans vous.

MM

Ses lèvres se sont figées un instant de plus pour lancer un petit pont suspendu entre les deux M.
Immense.

Ainsi allongé, le mot grandit encore et déploie son ombre au-dessus de la phrase.
Immense.

Ces deux blanches liées sont une véritable merveille : elles illuminent la face cachée du mot, furtivement, l’espace d’un quart de seconde, et soudain on se souvient des longueurs que parcouraient toutes ces jambes sur une ligne de cahier d’écolier. La plume qu’il fallait plonger dans le trou noir de l’encrier, égoutter et déposer délicatement sur la feuille lignée pour éviter les taches.
Le grésillement du métal sur le papier.
La réserve qui s’épuise trop vite, au milieu d’un plein ou d’un délié. Le mot qui pâlit avant de s’arrêter. Alors, il faut recommencer. Recharger la plume. La repositionner à l’endroit exact où l’encre a cessé de couler, quelque part entre les jambes de ces deux M reliés par une modulation infime dans le tombé de sa voix.
Immense.

Un ruban de sable lisse et blanc avec un petit pli au milieu. Une faille légère où s’allonger pour écouter en silence le son désuet que font deux M lorsqu’une voix de femme les étend sur une corde à linge en été.

Dominique et moi

Tout d’abord, il y a la date de naissance. Un élément factuel et objectif que personne ne pourra contester en ces temps de jeunisme broutant. Dominique Strauss-Kahn est né le 29 avril 1949 soit 11 ans et demi avant moi. Presque 12 ans nous séparent, 12 ans, c’est un demi-monde, une demi-éternité ! Sur ce point, pas de discussion possible, un jeune sur ses deux pieds vaudra toujours mieux que deux vieux sur un déambulateur.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 1

Poursuivons avec l’analyse objective des critères liés à la personne physique.
Parlons de la hauteur. Sur la base des documents filmés et photographiques en ma possession et en procédant par comparaison avec d’autres personnes connues, je dirai qu’il est impossible que Dominique dépasse le mètre 70 alors que moi oui, et de trois très gros centimètres. Le monde, qui est très con, le monde abruti préfère les grands, ce qui me donne un deuxième point.
Si on considère les autres dimensions, c’est pas pour dire, Dominique se pose un peu là. Vu de face, c’est du massif et vu de profil, il faut du temps parcourir la coursive qui mène de la proue à la poupe du cuirassé. À vue de nez, je dirai qu’on n’est pas loin du quintal, alors que même après la session foie gras, dinde, fromages, desserts, petits gâteaux et fours qui s’étend sur les deux dernières semaines de l’année calendaire – Sauternes et Bordeaux inclus – je culmine avec peine à 74 kilos.
En matière de silhouette, pas besoin de vous faire un dessin, l’épais n’est pas en odeur de sainteté en ce début d’imbécile millénaire. On veut de l’élancé, du svelte, du filigrane. Là encore, pas de discussion possible, en slip kangourou sur la balance, c’est encore moi qui emporte l’affaire.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 3

Passons ensuite sur le versant subjectif des choses. Penchons-nous sur l’allure. Là, c’est vrai, tous les goûts sont dans la nature. Je n’essaierai pas d’analyser le ciselé des traits ou la couleur des yeux : on peut aimer la mâchoire fine ou découpée à la dégauchisseuse, le viking pâle et scandinave ou le touareg étique à l’œil noir. J’accorde à Dominique un point sur le regard. J’ai pour moi une abondance de cheveux qui s’accrochent encore à leur couleur, sauf sur les tempes, évidemment. La demi-calvitie n’étant pas particulièrement en odeur de sainteté dans les milieux de la beauté, c’est moi qui obtiens le point de la capillarité.
Résultat : Dominique : 1 / Nicolas : 4

Venons-en maintenant à l’intangible et pénétrons les choses de l’esprit. J’ose espérer qu’en tant qu’ex-dirigeant de la banque du monde, Dominique possède une maîtrise supérieure des choses scientifiques, alors que moi non. Pas de maîtrise du tout, ni supérieure, ni inférieure. Juste un grand trou. Par contre, en matière de galipettes artistiques, je le bats sans forcer. Dominique reprend l’avantage pour ce qui est de l’éloquence et de l’esprit de répartie. Je dirai même que c’est le prince pirate de la périphrase, le seigneur de la circonvolution verbale et du double toe loop locutoire : quand il se défend d’avoir couché avec des putes, Dominique évoque « (s)on absence de connaissance de leur statut prostitutionnel. » On ne peut que s’incliner devant ce magistral exercice de rasage du champ lexical.
Résultat : Dominique : 3 / Nicolas : 5

Pour en finir avec ce qui ne se mesure pas à la cuillère, examinons la coolitude et le niveau de célébrité. Je veux bien manger mon chapeau si Dominique est plus cool que moi. Par contre, à part cette fille qui m’a reconnu dans la rue – alors qu’il s’est avéré, une fois le malentendu dissipé, qu’elle me prenait pour un prof de gym qui selon ses dires me ressemblait trait pour trait – personne ne se retourne sur mon passage, alors que Dominique peine à fendre la foule immense qui sans cesse le poursuit de ses assiduités.
Résultat final : Dominique 5 / Nicolas 6
(Note pour celles et ceux qui suivent encore, et je devine qu’ils sont rares : Je sais quand même compter jusqu’à 6, c’est juste le règlement qui stipule que le facteur célébrité compte double.)

Même si le résultat est serré (en grande partie par le faute de ce règlement inique) il n’en demeure pas moins que c’est moi qui gagne à la fin.
Alors, je voudrais bien qu’on m’explique.
J’étais la semaine dernière à Munich pour un séjour de courte durée. L’entreprise qui m’emploie avait réservé une chambre de bonnes dimensions dans un NH de bon aloi. À la réception, on me tend une carte magnétique, chambre 207, deuxième étage. Je pousse la porte. J’avance le cœur battant dans le petit couloir qui conduit à la chambre. Je découvre le lit.
Vide.
Une fois de plus.
Je m’assieds. J’ouvre avec les dents un paquet de chips à la tomate posé sur le petit secrétaire. Trop de sel dans la tomate. Trop de couette dans le lit. Je ne comprends pas. Comment fait-il, Dominique, pour que des nuées de femmes nubiles tapissent les lits de ses chambres d’hôtel ? Il est petit. Gros. Pas beau. Sûr qu’il a un truc, un mojo, un joujou extra qui fait crac-boum-hue, une substance, un élixir, un fluide évanescent, une botte secrète qui n’est pas mentionnée dans le règlement.
Il arrive, elles sont là. C’est magique, je ne comprends pas.

Comment fait DSK pour que toutes les filles tombent dans ses bras ?

Le crépuscule de la cravate

Je peine à dessiner la courbe exacte de la dette grecque et j’ignore le pourcentage extravagant qu’elle représente par rapport au produit intérieur brut de ce pays chaud que je n’ai jamais visité. Les journaux disent que c’est grave. Les experts financiers et monétaires disent que c’est grave. La boulangère dit que c’est grave, qui connait bien Mykonos, on voit bien là combien les plus hautes intelligences s’accordent à dire que la Grèce est dans le caca.
Ça fait cinq ou six ans que ça dure, la Grèce coule, c’est terrible, et si elle coule, tout coule, les bateaux, bien sûr, mais aussi les avions, les voitures, l’euro, le dollar et les Chinois qui boiront leur dernière tasse avant d’être parvenus dans nos bras pour égorger nos fils et nos compagnes.

Sur le pont, après « L’Hymne à la joie », les violons de l’orchestre entonnent les premières mesures de « Mon Dieu, plus près de toi. » On hale les canaux de sauvetage, le monde entier retient son souffle. Déjà le bateau tangue et gîte. Demain peut-être, demain nous flotterons le ventre à l’air sur les eaux tièdes de la Méditerranée.

L’heure est grave et le silence se fait.

Voilà qu’apparaît en haut sur la dunette, la silhouette altière du nouveau capitaine fraîchement élu par l’assemblée des matelots. La foule des futurs noyés lève vers le sauveur des yeux remplis d’espoir.  Et là, horreur et damnation. Stupeur et horrification : halé et le poil lustré, le nouveau Grec Suprême laisse apercevoir un grand morceau de poitrail velu entre les deux pans de sa chemise ouverte. OUVERTE! La chemise.

Aussitôt, le monde entre en ébullition, BREAKING NEWS, arrêt immédiat de tous les programmes de télévision. FLASH SPÉCIAL, en direct du naufrage du monde, ici Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière, qui vous parle du pont des premières, où, il faut bien le reconnaître, le temps n’est plus aux festivités. Nous assistons à nos derniers instants en direct live et vous découvrez le visage de notre nouveau capitaine au moment où l’eau pénètre dans les cales du navire. Voici donc les images, chers téléspectateurs et en les visionnant, vous saurez immédiatement que nous sommes perdus.
En effet, c’est un capitaine sans cravate qui a eu le front de se présenter devant la presse du monde entier. En cinquante ans de carrière, je n’avais encore jamais été confronté à une telle situation et les mots me manquent, chers auditeurs télévisuels. Les mots me manquent pour vous dire à quel point je suis bouleversé. Jamais, je dis bien JAMAIS, je n’avais été exposé de manière aussi frontale à l’image de cette société dévoyée qui foule aux pieds les principes sacrés du savoir-vivre et de la bienséance. Ah, mes chers amis, en vérité je vous le dis, que nous reste-t-il dans ce monde malade, vers qui se tourner et à quoi se raccrocher si la cravate ne ceint plus le cou de nos autorités ? Il est venu, mes biens chers frères, il est venu, le temps de la chienlit en jeans où il sera impossible de distinguer un fumeur de chanvre d’un politicien ou d’un banquier. Je suis encore sous le choc, mes bien chères sœurs, sous le choc et mon seul vœu, à l’heure de vous quitter, mon unique souhait est de mourir avant que ce monde ait fini de couler.

C’était Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière en direct de votre naufrage à tous, je vous rends l’antenne, à vous les studios, à vous Cognacq-Jay.

Les personnes magiques

Les personnes magiques ne font pas de tours de magie.
Pas de discours, pas de déclarations solennelles et surtout pas le plateau du journal de vingt heures. Elles ne brillent pas d’un éclat particulier, non, à peine une lueur.

Les personnes magiques sont éclairées de l’intérieur.
À la lumière des bougies, à la flamme qui vacille et tangue dans l’air mouvant, fluide, délicate, fragile et qui résiste pourtant aux coups de chaleur, aux coups de froid, aux coups de vent, à la bêtise mondialisée et à toute la veulerie du monde saoulé du bruit des cons.

J’en ai rencontré quelques-uns,  je ne sais pas,  peut-être dix ou vingt ou trente; jeunes ou vieux, souvent si jeunes et si merveilleux. Posés bien à plat dans leur corps et dans leur tête. Tranquilles sans êtres anesthésiés, agiles, attentifs. Des marcheurs rapides, jamais fatigués de fouler la poussière qui blanchit les bas-côtés de l’été, jamais lassés du reflet que les néons allument sur le macadam d’une ville pressée de se mettre à l’abri de l’orage.
Et si la pluie continue à tomber, ils traversent la pluie. Et s’il neige ils continuent à marcher, leur pas toujours le même, un capuchon vissé sur la tête.

Des jeunes femmes et des jeunes hommes, rien de spectaculaire, juste cette flamme fragile qui projette autour d’eux un halo dansant, imperceptible et flou; une aurore posée sur les contours de leurs silhouettes menues, à contre-jour, dans le crépuscule des jours.

Épilation du langage

Est-ce que les aveugles voient mieux quand ils sont non-voyants ?

Nous avons si peur des mots, si peur. De plus en plus peur, les mots nous regardent droit dans les yeux, droit dans leurs bottes, ils nous disent que nous sommes faibles, tremblants, passagers, ils nous disent qu’un jour nous serons malades et qu’une longue maladie peut avoir plusieurs noms de cancers : le cancer du foie ou du côlon, le cancer des os ou n’importe quel cancer, n’importe quelle tumeur du cerveau.

Les mots nous disent les choses telles qu’elles sont, c’est pour ça qu’ils sont nés : dire au plus droit, au plus court, au plus précis. Dire ce que nous sommes, notre réalité et le monde qui nous entoure; il nous a fallu des siècles pour casser ces cailloux, les polir, en faire des galets lisses et plats que nous caressons amoureusement dans le creux de nos mains. Des mots tendres et des mots doux, des mots terribles, des mots crus, des mots âpres, des mots sortis d’un tamis ou d’une râpe à fromage, des adjectifs si précis qu’ils nous font saliver, rire ou bander.
Des adjectifs méchants, trop méchants, alors, il faut qu’on les efface : ils pourraient nous blesser, nous rappeler que nous sommes vieux, vieux, vieux, alors que nous poussons la porte du troisième âge ou celle du quatrième, la belle affaire, on pourra inventer tous les âges qu’on voudra, la réalité sera que nous serons vieux, séniles et souvent, nous seront malheureux.

Je ne sais pas qui a commencé. Les militaires étatsuniens peut-être qui n’en pouvaient plus de décompter les morts vietnamiens et les ont remplacés par des casualties, des choses vagues, incertaines, le produit indéterminé de la rencontre d’une balle et d’un abdomen dans le cadre très général d’un conflit armé mais pas d’une guerre, surtout pas une guerre, surtout pas ce mot.
Ou alors, ce sont peut-être les politiciens, qui ont rasé le langage, qui l’ont épilé au rayon laser pour que ne subsiste plus un seul poil, plus un seul point noir, plus aucun grain de beauté, juste une surface atone et lisse où plus rien ne peut tenir et plus personne ne peut s’accrocher. Un discours creux et vain qui tourne en boucle monocorde, le bruit de fond de nos vies, plus insignifiant et plus vide que toute la musique qui encrasse les cages de nos ascenseurs.

Je ne sais pas qui a commencé à faire bouillir le langage pour en faire de la pâte à tartiner.
Je ne connais pas les gens qui veulent stériliser le monde, en faire un plat pré-cuisiné.

Je me sens vieux, mort et vivant et parfois je bande, parfois je sens le fromage de chèvre. L’ail frais. Le pâté de campagne et le Beaujolais. Parfois, j’ai vraiment envie de chialer tellement c’est beau la neige qui tombe, le froid, le parfum des arbres en été. Parfois, je crie, et ce sont tous des enculés. Parfois, je bégaie, je bafouille, je m’emporte, c’est la vie qui monte ou qui descend, la vie en jeans ou robe du soir, la vie propre, sale, la vie qui sent les fleurs et les égouts.

Toute la vie qui ne tiendra jamais dans le cylindre écrasé d’un tube de pâte à tartiner.

MC Christmas

– Assez discuté! Pour 2020, Mc Donald’s me propose trois milliards et demi de dollars. Un jet privé. Et le déplacement du siège principal de Rovaniemi à Hawaï. Vous vous alignez ?

Autour de l’immense table de conférence, les costumes trois-pièces gris sont plus gris que trois-pièces. Derrière les baies vitrées, Atlanta se noie. Au petit matin barbouillé du 25 décembre 2019, la dinde bouge encore dans tous les estomacs. Tout au bout de la table un costume plus intensément gris que tous les autres costumes gris s’est levé.

– Vous pouvez pas nous faire ça. Impossible! Nous avons commencé il y a 89 ans, en 1931, vous vous rappelez ? 1931: magazine ads for Coca-Cola featured St. Nick as a kind, jolly man in a red suit. St. Nick, un bonhomme jovial en habit rouge. Les débuts du co-branding. Vous n’êtes rien sans Coca-Cola. Juste un gnome minable! Un troll rubicond échappé du Grand Nord.
– Justement, j’ai froid et j’en ai marre du Grand Nord. J’en ai soupé des rennes et du traîneau décapotable par moins cinquante degrés. Je me les gèle, vous comprenez ? Et il est où, l’anglophone décérébré qui m’a appelé St. Nick ? St. Nick Pourquoi pas St. Fornick, tant qu’on y est ? Ah! Justement, ça me fait penser! L’abstinence aussi, j’en ai soupé. Va falloir que la chair exulte, sinon je vais exploser.
– Écoutez Nick…
– Ah bordel, qu’est-ce que je viens de dire, hein ? Plus de Nick ou de Nicolas. Assez de ce prénom ridicule! Appelez-moi Noël. Juste Noël ça suffira.
– Écoutez Noël, la situation est difficile sur le marché des sodas. Je vous rappelle qu’en termes de revenus, nous avons été dépassés par Pepsi. Sans parler de la concurrence des pays émergents qui fabriquent du Coca démarqué avec n’importe quoi. La pression sur nos marges est toujours plus forte. Alors, il faut bien qu’on coupe quelque part. Pour 2020, je peux vous offrir 2 milliards. Point final. Et pour le reste, je vais voir ce que je peux faire.
– C’est pas tout. Il y a aussi le groupe-cible.
– Qu’est-ce qui va pas avec le groupe-cible ?
– Il y a que j’en ai marre des enfants.
– ???
– Parfaitement, j’en ai assez. Les enfants sont sales. Ils sont bruyants. Insupportables. Il arrive même qu’ils s’oublient sur mes genoux ou qu’ils se mouchent dans ma barbe. J’en peux plus. Les enfants, c’est terminé. D’ailleurs, j’en ai déjà parlé avec MacDo. L’année prochaine, ce sera Happy Meals pour tout le monde. On leur balancera des bons sur Facebook que leurs parents pourront retirer au Mc Drive. Moi, pendant ce temps, je pourrai enfin m’occuper des filles. Des filles! Vous comprenez ? Si possible entre 18 et 25 ans. Alors, ce sera campagne de pub dans tous les magazines féminins. Et dans ma hotte, seulement des Manolo Blahnik et des Louboutin.
– Noël, vous avez perdu la raison.
– Non. Après toutes ces années ceinture, j’veux de la meuf. Des filles, vous comprenez ? D’ailleurs pour l’année prochaine, ce sera total changement de look. Fini la couperose, la barbe ZZ Top permanentée et la taille Bibendum. En 2020, je serai poivre, sel, barbe de trois jours et cheveu dru. Le corps huilé. Blazer vert aux bordures dorées avec rappel contrasté du logo MacDo, juste sur le haut de la pochette. Pantalons slim velours mauve. Boots glitter. Aston-Martin, naturellement. C’est mon côté James Bond.
– Monsieur Noël, reprenez-vous! Tout ça ne va pas être possible. Votre cœur de cible, c’est les enfants. Votre couleur, c’est le rouge avec du blanc. Nous n’allons pas vous laisser détruire 89 années de personal branding. Les enfants aux yeux brillants. La plus belle histoire du monde!
– Ton histoire, elle fait surtout tourner ta caisse enregistreuse. Alors, on dit trois milliards et demi de dollars. Un jet. Une Aston-Martin One-77 et des Bond girls pour mettre dedans.
– Monsieur Noël, je vous répète que la conjoncture actuelle ne nous permet pas de nous aligner sur l’offre de Mc Donald’s. Mais j’ose espérer que 89 années d’une collaboration sans faille pèseront dans la balance à l’heure de votre choix.
– Tu me prends pour un clown ? C’est vrai qu’avec ces habits et cette barbe, ce serait difficile de faire autrement. Alors, écoute-moi bien, Monsieur Cola à la Coca. Notre collaboration s’arrête ici et maintenant. Tu reprends ton traineau et tes billes. À partir de maintenant, le Père Noël s’appelle MC Xmas.

Et tu sais quoi ? Avec les Happy Meals, on mettra du PEPSI!

Feu! Chatterton

Un après-midi d’été, au jardin du Luxembourg, Arthur Rimbaud tombe sur Led Zeppelin.
La conversation s’engage autour du Grand Bassin. Il fait chaud. Il fait soif. John Bonham boirait bien une petite mousse. Rimbaud connaît un pub pas loin de là, un vrai pub avec de la Guinness épaisse et plus sombre qu’une nuit en enfer. Le petit groupe se met en route, Bonzo devant, qui marche au radar et pousse en premier la porte, une pinte ! Une pinte tout de suite, un trait de bière assez long pour  irriguer la plaine du Pô.
Derrière le bar, Oscar Wilde imperturbable tire sur le levier et le liquide noir s’écoule sans bruit sous son beau col doré.
Le soir est venu avec le whisky. Robert Plant et Arthur Rimbaud ont écrit trois-quatre courts poèmes en prose et Jimmy Page trois-quatre plages de guitare. John-Paul Jones a fait les arrangements.
À l’aube, Rimbaud est parti mais Arthur est arrivé et le groupe s’est métamorphosé. Led Zeppelin chante en Français, une chanson nouvelle qui s’appelle « Bic Medium ». On y retrouve l’épaisseur et la couleur d’un blues enragé écrit à l’aube des années 70.
Since I’ve been loving you,
I’m about to lose
My worried mind.

C’est toujours pareil, en musique, en littérature ou en peinture : on cite des références, on glose, on essaie de se rassurer, de savoir par quel mystère, quelque chose de nouveau naît de tout ce qui a déjà été créé. On voudrait bien comprendre comment ces corps immenses et insaisissables ne cessent de grandir et de se transformer alors qu’ils se nourrissent des mêmes notes, des mêmes mots, des mêmes traits de pinceau, des mêmes phrases recomposées, des mêmes harmonies reformulées et des refrains qui semblent si faciles à deviner une fois qu’on les a écoutés.

C’est toujours la même chanson.

Et pourtant, un soir, on reste saisi dans l’habitacle de sa voiture. Les phares, la pluie, les pointillés de la ligne blanche sont happés par le grain du son rugueux qui sort des portières en écorchant les haut-parleurs. La voix creuse, tranche, parle, raconte l’histoire d’un ami qui est parti de l’autre côté de la terre; l’histoire d’une barre d’immeubles qui navigue au large des côtes toscanes, mais sur la mer, les immeubles finissent toujours par couler. La voix murmure, rage, hurle, blême, emphatique, mélodique, sans jamais réciter, sur le fil d’un blues parlé qui ne chante que lorsqu’il doit chanter.

Feu! Chatterton, mélange inédit de rock aux bras noueux et de textes scandés remplis d’adjectifs que l’on ne retrouve que dans des recueils de poésie que plus personne ne lit. Feu! Chatterton, du feu qu’on étend sur le ruban adhésif d’une toile isolante pour éviter que le froid de la nuit adhère à nos semelles et nous empêche de décoller.
Feu! Chatterton était en concert à Lausanne et nous nous sommes envolés pour une heure, une heure ailleurs, hors du brouillard et du temps atone où les heures inutiles s’écoulent sans bruit du flanc entaillé de la vie.

Il faut choisir.
La vie est ailleurs.

Merci au groupe, à Arthur, qui a si bien su traduire « Oh yeah » en Français, à Raphaël qui répond aux coups de feu du texte avec ses baguettes, comme un autre batteur qui aimait trop la bière. Longue vie à Feu! Chatterton!
Le concert de Couleur 3 en écoute dans Pl3in le poste LIVE.