Boulots de cons

David Graeber est professeur d’anthropologie à la London School of Economics. Son livre le plus récent , The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement a été publié chez Spiegel & Grau

En 1930, John Maynard Keynes prédit qu’à la fin du XXème siècle les avancées du progrès technologique auraient permis à des pays tels que les États-Unis ou la Grande Bretagne de passer à une semaine de 10 ou 15 heures de travail.
Il semble évident que Keynes avait parfaitement raison. En termes de technologie, nous sommes aujourd’hui tout à fait capables d’atteindre cet objectif. Et pourtant, ce changement n’a pas eu lieu. Au contraire, on pourrait dire que la technologie, si elle a été orientée de quelque manière que ce soit, ce fut pour inventer de nouveaux stratagèmes en vue de nous faire travailler encore plus. Pour y arriver, on a dû créer toute une série d’emplois qui sont en réalité tout à fait inutiles et sans objet. De nos jours, un grand nombre de travailleurs qui vivent surtout en Amérique du Nord et en Europe passent l’intégralité de leur vie professionnelle à exécuter des tâches qu’en leur for intérieur, ils jugent tout à fait inutiles. Il résulte de cette situation un profond dommage moral et spirituel, une cicatrice qui barre notre esprit collectif. Et pourtant, personne n’en parle.

Pourquoi l’utopie promise par Keynes – qui était impatiemment attendue dans les années 60 – ne s’est-elle jamais réalisée ? Aujourd’hui, la réponse standard à cette question est très simple : Keynes n’a pas tenu compte de l’explosion du consumérisme. Placés face au choix entre travailler moins ou consommer plus, nous avons préféré la deuxième proposition. Ce pourrait être la conclusion d’un beau conte bien moral, mais deux secondes de réflexion suffisent pour démonter cette affirmation. Oui, nous avons bien assisté à l’éclosion d’une variété infinie d’industries et d’emplois nouveaux depuis la fin des années 20, mais très peu de ces emplois ou de ces industries ont quelque chose à voir avec la production et la distribution de sushis, d’iPhones ou de chaussures de course à pied.

Alors, quelles sont précisément ces nouvelles tâches ? Un rapport récent qui compare la situation de l’emploi entre 1910 et 2000 (et je note qu’il fait exactement écho à ce qui se passe dans le Royaume Uni) va nous permettre de mieux comprendre. Au cours du XXème siècle, le nombre de travailleurs employés comme domestiques, dans le domaine de l’industrie ou de l’agriculture a chuté de manière dramatique. Dans le même temps, les professions liées à l’enseignement, à l’administration, à la vente, aux services et au management a triplé, passant de 25 à 75% de la masse totale du marché du travail. En d’autres termes, les emplois liés à la production de biens ont été, comme prédit par Keynes, largement automatisés. (Même en tenant compte de l’industrie dans sa globalité et incluant les masses de travailleurs chinois ou indiens, on constate que  le pourcentage global des emplois liés à la production a considérablement diminué.)

L’automatisation aurait dû entraîner une réduction massive du temps de travail et offrir à la population active la possibilité de poursuivre ses projets personnels, ses idées, ses rêves ou de simplement se faire plaisir. En réalité, ce vide a été comblé par une inflation du secteur des services et surtout par une véritable explosion des tâches administratives incluant la création de nouvelles industries telles que les services financiers ou le télémarketing. Ce phénomène a également entraîné le développement démesuré de secteurs d’activités qui vont du droit des affaires au monde universitaire en passant par l’administration de la santé, les ressources humaines et les relations publiques. Il faut noter que ces chiffres ne prennent pas en compte toutes les personnes dont le travail consiste à fournir un support administratif à ces secteurs d’activités, sans parler du développement de toute une série de sous-industries (toiletteurs de chiens, livreurs de pizza 24h/24…) qui existent seulement parce tous ces travailleurs passent la plus grande partie de leur vie à remplir des fonctions dont l’utilité reste à démontrer.

Ce sont toutes ces fonctions inutiles que je me proposer d’appeler « boulots de cons. »

On dirait qu’il existe quelqu’un, quelque part, dont la seule mission serait d’inventer des boulots inutiles, juste pour continuer à tous nous occuper  à plein temps. Et c’est précisément là où réside le mystère : dans un système capitaliste, cela ne devrait jamais arriver. Pour état vieillissant et inefficace du type de l’ex-Union soviétique, l’emploi était considéré comme un droit et un devoir sacré. Par conséquent, le système générait les emplois nécessaires à l’occupation de tous. C’est pourquoi, dans les magasins, il fallait trois employés pour vendre une tranche de viande. Typiquement, c’est le genre de problème que la compétition entre les entreprises est sensée régler. La théorie économique explique clairement qu’une entreprise basée sur le profit doit éviter absolument de gaspiller de l’argent pour payer des travailleurs redondants. Et pourtant, d’une certaine manière, c’est ce qui se passe dans la réalité.

Si on observe les entreprises qui s’engagent dans des programmes drastiques de dégraissage, on constate que les licenciements et les départs anticipés touchent invariablement les personnes qui produisent, déplacent, réparent et entretiennent les choses. Par un tour de passe-passe étrange et inexplicable, le nombre de gratte-papiers est en constante augmentation et de plus en plus d’employés se retrouvent dans une situation similaire à celle de leurs collègues de l’ex-URSS, effectuant sur le papier 40 voire 50 heures de travail hebdomadaire, mais en réalité 15 heures de travail effectif, ainsi que Keynes l’avait justement prédit. Seulement, ils passent le reste de leur temps de travail à organiser ou à participer à des séminaires de motivation, à mettre à jour leur profil Facebook, ou à télécharger des coffrets de séries télévisées.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Certainement pas pour des raisons économiques : la dérive du système a été dictée avant tout par des raisons morales et politiques. La classe dirigeante s’est aperçue du danger  mortel que représente une population heureuse et productive avec suffisamment de temps libre à disposition. (Il suffit de se souvenir de ce qui s’est passé quand on s’est approché de cette situation durant les années soixante.) La classe dirigeante a aussi réalisé l’extraordinaire bénéfice qu’elle pouvait tirer de la représentation du travail comme une valeur morale et de la dévaluation sociale de toute personne refusant de se soumettre à une stricte discipline de travail pendant les meilleures heures de sa vie.

Lorsque j’observe la croissance continue des contraintes administratives imposées aux départements universitaires de Grande-Bretagne, il m’arrive d’imaginer une forme possible de l’enfer. L’enfer est un groupe d’individus qui passent l’essentiel de leur temps à accomplir une tâche qu’ils n’aiment pas et qu’ils n’ont pas choisie. Par exemple, on pourrait dire que ces individus ont été embauchés pour leurs compétences en matière d’ébénisterie mais qu’en réalité, ils passent le plus clair de leur temps à frire du poisson et que de surcroît, cette tâche n’est pas vraiment nécessaire, la demande de poisson grillé étant pratiquement inexistante. Cette situation engendre une frustration qui tourne bientôt à l’obsession, chacun suspectant l’autre de passer plus de temps à fabriquer des meubles qu’à  griller son quota de poissons. En très peu de temps, on voit s’entasser des piles de poissons mal cuits partout dans l’atelier d’ébénisterie, des piles de poissons inutiles et mal cuits, voilà le véritable produit de cette organisation.

Je crois que cette vision de l’enfer décrit très précisément la dynamique morale de notre économie.

Disant cela, j’entends déjà les objections soulevées par ce type de raisonnement : « Qui êtes-vous pour déterminer quels emplois sont nécessaires ? Et d’abord, qu’est-ce que ça veut dire, nécessaire ? Vous êtes professeur en anthropologie, avons-nous besoin de professeurs en anthropologie ? (Et il est vrai que plusieurs tabloïdes anglais envisageraient l’existence de mon métier comme l’exemple ultime du gaspillage des deniers publics.) Cette question est pertinente et d’une certaine manière on peut dire que les tabloïdes ont parfaitement raison : il n’existe pas de mesure objective de la valeur sociale d’une profession.

Je n’aurais pas la prétention de dire à une personne convaincue d’apporter au monde une contribution significative, qu’en réalité ce n’est pas le cas. Mais que dire des personnes qui sont elles-mêmes convaincues de l’inutilité de leur travail ? J’ai repris contact  récemment avec un ancien camarade de classe que je n’avais pas revu depuis nos douze ans et j’ai été abasourdi de découvrir son parcours : pendant ces années il est passé de la poésie à la chanson, en devenant le leader d’un groupe de rock indépendant. J’avais entendu plusieurs de ses chansons à la radio sans jamais soupçonner que je connaissais très bien le chanteur. De toute évidence, mon ami était brillant, innovant. Le fruit de son travail avait certainement illuminé et amélioré l’existence de beaucoup d’êtres humains à travers le monde. Et pourtant, après l’échec commercial de ses derniers albums, sa maison de disques l’avait remercié. Endetté et père d’une petite fille, mon ami dut se résoudre, comme il le dit, « À faire le choix par défaut de tellement de personnes qui cherchent une orientation à leur carrière professionnelle : apprendre le droit. » Aujourd’hui, mon ami est devenu un avocat d’affaires dans un grand cabinet newyorkais. Il est le premier à admettre que son travail ne sert strictement à rien et que, selon sa propre estimation, il ne devrait pas vraiment exister.

Beaucoup de questions pourraient se poser à ce stade, à commencer par : « Quelle est cette société qui n’a qu’un besoin très limité de musiciens et de poètes mais qui veut toujours plus de spécialistes du droit des affaires ? » On pourrait répondre que si 1% de la population détient la plus grande partie des richesses, ce que nous appelons « le marché » est le reflet du mode de pensée de ces seuls privilégiés et de ce qu’ils pensent être utile ou important. L’exemple de mon ami démontre également que la plupart des personnes qui font un boulot de con en sont parfaitement conscients. En fait, je ne suis même pas sûr d’avoir déjà rencontré un avocat d’affaires qui ne pensait pas faire un boulot de con. Il en va de même pour tous les secteurs d’activités mentionnés plus haut. Lorsque vous participez à une réception et que les gens savent que vous exercez une profession soi-disant intéressante (anthropologiste, par exemple…) il existe toute une catégorie de salariés qui refuseront absolument de vous parler de leur travail. Il suffira de quelques verres pour qu’ils se lâchent et qu’ils disent à quel point la profession qu’ils exercent leur paraît inutile et dépourvue de sens.

Devoir reconnaître que le métier qu’on exerce ne sert à rien participe d’une véritable violence psychologique : comment pourrait-on commencer à parler de travail digne lorsqu’on est secrètement convaincu que le travail en question ne devrait pas exister ? Comment cette situation ne pourrait pas engendrer un sentiment de profond ressentiment et de rage ?
Par un nouveau tour de passe-passe, similaire à celui utilisé pour nos employés occupés à mal frire du poisson, notre société à trouvé le moyen de diriger cette rage contre ceux qui font véritablement œuvre utile. Par exemple, on dirait qu’il existe dans notre société une règle tacite en matière de salaire : plus vous exercez une profession utile, moins vous serez payés. Pour la pertinence d’un salaire, de même que pour évaluer l’utilité d’un emploi, on est confronté à l’absence d’instruments de mesure objectifs. Une manière très simple d’avoir une première indication serait de poser la question : que se passerait-il si toute cette corporation disparaissait ? Vous pouvez dire ce que vous voulez sur les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens. Il n’empêche que s’ils venaient tous à disparaître dans un nuage de fumée, les résultats seraient immédiats et catastrophiques pour nous tous. Un monde sans enseignants et sans dockers serait rapidement en difficulté et même un monde sans auteurs de science-fiction ou musiciens de ska aurait clairement moins d’intérêt. Envisageons maintenant un monde où auraient disparu tous les responsables de gestion de fortune, tous les lobbyistes, tous les chercheurs en relations publiques, tous les actuaires, spécialistes en télémarketing, huissiers, ou tous les consultants en droit. On peine à voir les conséquences catastrophiques que cette disparition pourrait entraîner pour la société. (Certains esprits chagrins pourraient même y voir l’espoir d’une amélioration rapide) Et pourtant, à l’exception de quelques catégories – les médecins, entre autres – la règle de la disparition fonctionne étonnamment bien.

Toute la perversité de cette situation réside dans son acceptation par le plus grand nombre et c’est là une des clés du succès des partis d’extrême-droite : lorsque les tabloïdes anglais attisent la haine de leurs lecteurs contre les travailleurs du métro de Londres qui veulent renégocier leurs conditions de travail, le fait que les employés du métro peuvent vraiment paralyser la ville est la preuve tangible de leur nécessité et c’est précisément ce qui énerve tout le monde. C’est encore plus évident aux États-Unis où les Républicains ont su attiser le ressentiment de la population contre les enseignants ou les ouvriers de l’industrie automobile (alors que les directeurs de l’industrie automobile ou les administrateurs d’écoles qui sont à la source du problème n’ont jamais été montrés du doigt) pour l’inflation prétendue de leurs salaires et de leurs avantages sociaux. C’est un peu comme si on leur disait : « Mais enfin, rendez-vous compte! Vous pouvez enseigner à des enfants! Construire des voitures! Vous avez la chance d’avoir de vrais emplois! Et en plus de cela vous avez le culot d’exiger une caisse-maladie et un plan de retraite comparable à ceux de la classe moyenne? Vous délirez!

Si quelqu’un avait conçu un régime de travail spécifiquement destiné à perpétuer le pouvoir de la finance, il aurait difficilement pu faire mieux. Les vrais ouvriers qui produisent réellement quelque chose sont exploités et pressés comme des citrons. Le reste de la population active se retrouve coincé entre une couche minoritaire de personnes terrorisées et universellement rejetées, les chômeurs, et une couche majoritaires de gens qui sont payés à rien faire. Les membres de cette classe intermédiaire occupent des emplois qui leur permettent de s’identifier à la sensibilité et aux perspectives de la classe dirigeante, (directeurs, administrateurs, etc…) et plus particulièrement au modèle des avatars du monde financier. Dans le même temps, cette classe intermédiaire nourrit une profonde rancœur à l’égard de toute personne dont le travail possède une véritable valeur sociale.

Il est évident que ce système n’a jamais été élaboré consciemment. Il est le fruit d’un siècle d’essais et d’erreurs. Mais cela reste la seule manière d’expliquer pourquoi, malgré tous les moyens technologiques mis à notre disposition, nous ne pouvons toujours pas travailler trois ou quatre heures par jour.

Traduit de l’anglais, Bullshit jobs17 août 2013

Flambée du cours de la tartine

Le marché est dans l’attente de la publication des résultats semestriels de l’indice de confiance des acheteurs américains.
Le marché traverse une phase de consolidation et de prises de bénéfices.

Le marché réagit à une annonce de Bee to Bee Inc. qui prévoit de réduire sa production de sérum physiologique pour les abeilles souffrant d’allergies au pollen.
Les investisseurs craignent pour leurs tartines. Voyant cela, le marché, à qui on ne la fait pas, achète du miel à tour de bras et c’est ainsi que flambe le cours de la tartine.
C’est logique, le marché est mathématique.

Le marché, c’est l’addition de tous ces gens qui connaissent la composition exacte de l’argent. Des hommes jeunes au brushing longue distance qui font leur jogging à quatre heures du matin et sniffent des rails longs comme le bras sur le capot brillant de leurs décapotables. (Chaque trader possède plusieurs décapotables) La coke, c’est obligatoire, comment voulez-vous qu’ils travaillent successivement avec Rome, New York et Tokyo, 24 heures par jour sans jamais de dimanches ? Ils passent leur temps derrière une muraille d’écrans remplis de graphiques qui montent et qui descendent. Ils lisent tous les journaux du monde. Ils connaissent tout de la politique, de l’industrie, de la prochaine crise financière, du parasite dévastateur qui s’attaque aux plants de maïs sur les hautes plaines des Andes. Constamment, ils surveillent les montagnes, les plaines, les mers et les océans et rien j’échappe à leur vigilance. C’est ainsi qu’ils décident d’acheter des paquets de maïs. Ou de vendre des lingots d’or, parce qu’un point lumineux s’est allumé sur leur mappemonde holographique pour signaler l’apparition d’un filon prometteur sur les rives du lac Tchad.

Tout se tient dans le marché.
Une action provoque une réaction.

Un battement d’ailes de papillon fait s’envoler le cours de l’éolienne. Finalement, c’est simple : le marché sait tout, tout le temps et partout grâce à cette poignée d’hommes jeunes que la coke et le mouvement continu du monde maintiennent constamment en éveil.

Pendant ce temps, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.

Les transactions à haute fréquence, ou trading haute fréquence (THF ou HFT, de l’anglais high-frequency trading), sont l’exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Ces opérateurs de marché virtuels peuvent ainsi exécuter des opérations sur les marchés financiers — les bourses — en un temps calculé en microsecondes.
En juillet 2009, les transactions à haute fréquence généreraient 73 % du volume de négociation d’actions sur les marchés des États-Unis.
Wikipedia.

Tout s’explique

Tout s’explique. Le chemin que parcourt la terre lorsqu’elle tourne autour du soleil. Le vent, les marées, les aurores boréales. Les microbes minuscules et les années-lumière. Chaque jour le voile posé sur le bout du monde se déchire un peu plus. Demain nous serons disséqués pour nous percer à jour. On extraira de nos chairs synthétiques quinze grammes d’âme pour mieux les observer, les cultiver en laboratoire, en faire une sélection, les proposer sur le marché à prix cassés. À vendre, âme de première main. TBE. Convertisseur préinstallé et possibilité de connexion avec ADN caucasien ou afro-américain. Résiste aux microbes et à la cupidité. Garantie 5 ans sous réserve du respect des conditions d’utilisation et des indications du carnet d’entretien.

Un jour pas si lointain, l’amour sera soluble et composé de 46% de sérotonine, 28% de dopamine, 34% de noradrénaline et d’acides gras divers qu’il serait fastidieux d’énumérer. Les trous noirs seront éclairés et on fera des pâtés avec de l’antimatière. Un jour, pas si lointain, il suffira de bombarder le ciel de protons de couleurs pour faire se lever une aube ou tomber un crépuscule

Tout s’explique ou tout s’expliquera, un jour, bientôt, les mains de Michel-Ange et la musique de Jimmy Page, on expliquera tout, tout sauf ce regard émerveillé qui découpe les contours d’un nuage pour en faire un visage.

Lasagne al pesto

On traverse le monde dans ses grandes largeurs, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. En bateau, en voiture, à pied ou à vélo. Parfois il neige et parfois il pleut. Parfois on prie dans un avion, les mains moites, les fesses serrées au-dessus de dix kilomètres de vide pendant que les orages nous traversent à la vitesse du son. Parfois c’est la chambre à air qui éclate au milieu d’une forêt ou une petite boule remplie de liquide qui se déchire juste au-dessus du talon. Il faut s’arrêter. Poser une rustine sur le boyau crevé ou sur la peau à vif. Nous sommes tous de seconde main, réparés, notre peau criblée de rustines mal collées et nos corps rapiécés battent le tarmac usé du monde, pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté.

C’est souvent à l’heure du repas qu’on mesure le mieux la distance qui nous sépare de notre point de départ. Devant nous l’assiette parle une langue que nous ne comprenons pas : on peut bien mettre un nom sur les formes et sur les couleurs mais pour le reste, on reste perplexes, interdits; cette masse sombre et compacte sur la gauche ne ressemble à rien de connu. Il faudrait effectuer un prélèvement, l’envoyer au laboratoire, attendre le résultat des analyses. Il faudrait que quelqu’un goûte, voir ce qui se passe ensuite, si son visage se décompose,  s’il tombe subitement de sa chaise en se tordant de douleur et en poussant des cris affreux. Il faudrait… Aller aux toilettes. Autour de nous les gens mangent et personne ne meurt, pour le moment. Alors, on prend son couteau, sa fourchette, ses baguettes, on porte à sa bouche un fragment minuscule de cette chose poreuse et noire. On ferme les yeux et on remet son âme à Dieu.

Rien de tout ça dans ce restaurant illuminé au néon, chaises en bois sombre et menu écrit à la craie sur le mur. Nous sommes ici en pays connu et italien. Devant moi, une assiette creuse, ils avaient écrit « lasagne » mais on dirait plutôt une soupe de pâtes larges et brillantes qui flottent dans un liquide vert trop profond. Je trouve ça plutôt olé olé, pour tout dire un peu tiré par les cheveux et cette extension excessive du concept lasagneux me fait penser que décidément tout se perd ma bonne dame, tout fout le camp. Non, ceci n’est pas une lasagne, et non, cher cameriere, vous pouvez garder ce fromage râpé et sûrement trop sec qui ne servira qu’à masquer le goût de l’imposture, je ne veux pas d’une infusion de pâtes au Parmesan.

Le serveur repart, il est temps de sacrifier l’agneau.

Avec le couteau, je découpe un petit bout de pâte, je le pique du bout de ma fourchette et dessus, je dépose un peu de cette sauce couleur potager printanier avec vue sur la forêt. Avant ma bouche, mon nez a juste le temps de me prévenir, de me dire que houlà, on dirait bien que ça va chier, pas le temps d’enregistrer, la pasta atterrit déjà sur ma langue et WHAM! Je suis littéralement arraché de ma chaise, emporté par le souffle vert et frais du basilic brouté à même le sol, quelque part dans un jardin exclusivement arrosé à l’essence de printemps et additionné de quelque chose qui ressemble à du Parmesan… Une seconde, il faut que je réfléchisse, mais mes sens en déroute ne m’envoient plus qu’un seul message : « Encore… Encore… Encore… » Je recharge la fourchette aux limites du tonnage maximal pour tester la chose à pleine puissance. Mon Dieu. Mon Dieu fragile et capricieux, bien sûr que j’ai des doutes, mais l’existence de cette pâte épaisse et tendre qui se rend entre mes dents sans jamais cesser d’être élastique, la texture de ce pesto et cette touche de Parmesan où je crois discerner une ombre de Pecorino, quelque chose d’un peu âcre et d’infiniment doux, cette explosion de soleil vert dans le creux de ma bouche prouve que même si Vous n’existez pas, Vous méritez d’être vénéré.

En face, de l’autre côté de la table, alarmée par mon silence, une personne aux yeux jaune-vert me demande si c’est bon. La bouche remplie d’un monde couleur basilic et la tête en déroute, je parviens juste à lever un pouce, à émettre un groumpf sonore pour signifier toute l’étendue  de ma jubilation. Elle secoue la tête. Elle le sait, je suis consternant.

Je lui fais signe d’attendre, attendre que le voyage se termine, que je redescende, que je lui explique que lorsque Dieu s’en va, Il laisse dans Son sillage un léger parfum de fromage de brebis mélangé au pesto.

J.J. Cale

Wippoorwill’s singing

Pourquoi certains mots ?
Pourquoi une voix poreuse et usée par le vent brûlant, pourquoi des notes de guitare craquelées qui grésillent au soleil plutôt qu’une voix parfaite et des accords parfaits.

Wippoorwill’s singing.

Je ne sais pas. Peut-être qu’un jour, on le saura, pourquoi certaines personnes préfèrent les spaghetti al dente aux spaghetti bien cuits, le Bourgogne au Bordeaux, Yvette Horner à Gilbert Bécaud, peut-être qu’un jour, on trouvera.

Whippoorwill’s singing

Deux guitares et un harmonica, un accord de piano et sa voix, son souffle rempli de poussière de blé, les cordes vocales passées au papier de verre. J.J. Cale, né dans la chaleur du grand Sud et resté assis dans la pénombre parce que dehors il fait trop chaud. Dehors, il y a trop de lumière, trop de bruit, trop de monde qui hurle alors qu’il voudrait surtout s’entendre jouer.

J.J. Cale, comme un héros de Kerouac dans une caravane de métal poli, un Greyhound ou un autocar noir climatisé, J.J. Cale  qui découpe ses mots dans la surface flottante de l’asphalte brûlé par le soleil, cherche ses notes sur le ruban métallisé des autoroutes qui strient les plaines si plates qu’on devine la courbure de la terre au bout de l’horizon.

J.J. Cale s’arrête le soir et joue dans la pénombre, parce que c’est la seule chose qu’il aime vraiment, écrire des chansons et les jouer sur une scène, quelque part, peu importe le lieu : même au fond de l’Amérique, il y aura toujours cent personnes qui voudront le voir, cent ou mille quelle différence, il compte les notes, pas les spectateurs.

La musique et rien d’autre. Un groupe avec des instruments et lui, le maître du son, de l’enregistrement, le maître de sa voix et de la guitare qu’il joue les yeux fermés, sans presque jamais la regarder. Pas de cris, non, pas de violons et pas de synthétiseurs, J,J. Cale a défini un genre musical, « laid back », en retrait, en économie, en tension retenue sur des morceaux de silence et je crois qu’une ombre portée sur un trottoir écrasé de soleil  le relie, par-dessus les Amériques, à Tom Jobim et à la Bossa Nova.

J.J. Cale, artiste à l’âme d’un artisan. Assis sur une caisse en bois dans un parking de Tulsa, Oklahoma, lui et sa guitare acoustique nous offrent ce que l’Amérique a de meilleur : guitare, voix, et une mélodie vieille comme le monde, un moment de pure beauté.

You whisper « Good morning »
So gently in my ear
I’m coming home to you, babe
I’ll soon be there
I’ll soon be there

J.J. Cale, poète de la chaleur du Sud, J.J. Cale est mort en été.

J.J. Cale,  Magnolia

jj cale

Notre obsolescence programmée

Ils installent leurs appareils de mesure à l’intérieur de nos crânes.

Sur leurs écrans en temps réel, ce qui se passe est infiniment petit, insaisissable, à peine quantifiable. Leurs capteurs sont encore trop patauds pour saisir l’imperceptible variation du flux électrique, l’altération minuscule de la composition chimique, l’espace de temps lové dans la milliseconde où un message inconnu a provoqué une réaction entre deux cellules nerveuses quelque part, ils ne savent pas encore où, dans mille milliards de galeries aux méandres mouvants qu’ils voudraient saisir au fond de leurs éprouvettes, mais la matière trop molle leur glisse entre les doigts.

Alors, ils s’énervent. Ils changent leurs doigts. Ils inventent une sonde liquide, un nouveau capteur, une caméra infime et pilotée par ordinateur. Un jour, ils voyageront dans notre tête. Un jour, ils craqueront le code et perceront le cœur du programme. À partir de ce jour-là, bien sûr, nous ne serons plus jamais malades, plus jamais vieux et même, nous ne serons plus jamais malheureux.

Un jour, ils remplaceront la mort par un interrupteur.

Nos corps imprévisibles

Nos corps imprévisibles sont recouverts de chair perméable au soleil, à la pluie et au vent. Un caillou stoppe notre course. Une chute casse nos épaules. La neige nous enrhume. L’alcool nous enivre. Nous avons peur, faim et soif. Nos dents sont remplies de caries. Nos estomacs se nouent, se trouent, nos intestins se tordent et nos mains se joignent pour conjurer la peur. Nous prions pour mourir ou pour éloigner la mort. Nous oublions la route pour regarder le ciel où rien ne nous répond.

Aux feux rouges, nos esprits vagabondent, s’envolent, pensent à ce qu’il y aura ce soir à la télévision, aux enfants, à des pâtes au Parmesan. Nos yeux s’égarent sur le mouvement d’une jupe rapide, l’extension d’une jambe, un veston noir brillant, le flot des piétons qui traversent la rue à contre-jour : on dirait une procession. Alors que le feu rouge, lui, impavide et indifférent au bruit du monde, insensible au froid et à la chaleur, imperméable à la pluie et aux coups de soleil, le feu débite le temps en tranches mécaniques, trois, deux, un : il passe à l’orange. Trois deux un : il passe au vert, vert, Vert, VERT!

Mais ce soir d’été, aucun signal lumineux ne vient imprimer nos rétines. Sur le trottoir, les gens hésitent. À l’arrière les moteurs grondent, les machines s’emballent et les cris se mêlent aux coups de klaxons. Encore quelques secondes et le système impassible repassera du vert au rouge, le système ne reconnaît pas la douceur des soirs d’été, il ne fume pas, ne boit pas, n’a pas de mains ni de doigts, pas d’envie de s’arrêter là, au milieu de la rue et d’aller s’installer en face sur la terrasse d’un café, de commander un verre de vin blanc sec et fruité et de regarder la buée qui se forme sur la paroi de verre, d’en parcourir la surface fraîche d’un index distrait en attendant que les portes du monde se referment doucement, automatiquement, sans bruit ni claquement, juste le soupir calculé d’un vérin hydraulique pour nous rappeler que lorsqu’un avion tombe du ciel, ce n’est jamais la faute de l’avion.

De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.

Au fond du grand sac noir

Dans la salle, pas le moindre courant pour faire bouger l’air chauffé par la chaleur de quatre projecteurs.

Dehors c’est l’été. Dedans c’est tout noir, sauf un carré blanc de lumière découpé sur le sol. Il est assis au milieu de la scène, en tailleur ou à genoux, on ne sait pas, seul le haut de son torse émerge d’un monticule d’étoffe couleur charbon. Il est à-demi enfoui dans la couverture épaisse qui recouvre les planches de ce petit théâtre écrasé par la chaleur d’un après-midi d’été. Il prend le temps de se poser, quelques secondes. Le temps de s’extraire du premier dialogue qu’il vient de présenter, de quitter ce lieu pour apparaître ailleurs, le bas de son corps enseveli dans les plis du tissu noir pour figurer une île, un rocher ou peut-être que sous ses pieds une fente pratiquée dans la terre l’aspire inexorablement.

Il nous regarde derrière la paroi de lumière, le temps de former les nouvelles images, de convoquer les mots et les phrases, le temps de bien se mettre dans la peau du personnage.

 « La journée est déjà bien avancée. « 

Un à un, les mots de Beckett sortent de sa bouche, fluides et sans à-coups. Sans effet. Le débit banal d’une conversation. « Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli ? » Ses mains qui se déploient attrapent le sac, plongent, fourragent dans ses profondeurs, farfouillent bruyamment. Se figent. Un sourire traverse son visage. Son bras se relève. Entre ses doigts, il tient le canon d’un grand pistolet noir. Il marque un temps d’arrêt et le regard qu’il pose sur ce pistolet est un vrai regard de reconnaissance. La lueur qu’on peut voir dans les yeux d’une personne qui retrouve après des années un ami disparu. Une lueur rare que je n’ai pas vue souvent et qu’il a dû  trouver quelque part en lui ou ailleurs, je ne sais pas il joue. Il parle, et  cette lueur, sa tête qui se penche sur le côté, son sourire en demi-teinte, la chaleur dans sa voix, toutes ces choses font qu’en une fraction de seconde, la magie opère, le pistolet cesse d’être un pistolet, le décor disparaît et une porte s’ouvre qu’il vient d’ouvrir pour nous, ce jeune homme assis au milieu de la scène, son beau visage tourné de profil vers le pistolet noir.

Sous la couverture épaisse, il n’y a plus de jeans élimés, de chaussures approximatives et de T-shirt blanc apporté en catastrophe à la porte du théâtre. Il n’y a plus de courses effrénées à travers la ville sur un vélo désarticulé. Tout ce qui reste de mon fils assis au milieu de la scène, c’est ce profil épuré et sa main sur le pistolet qui nous invite à le rejoindre tout au fond du grand sac noir.

« Oh les beaux jours » est une pièce de Samuel Beckett, le début de cet extrait ici.

Vladivostok-Krasnoïarsk

L’autre jour, un fabricant de téléphones portables exultait en mondovision pour célébrer la naissance d’un nouveau modèle. Puissant. Ultraplat. Ultrarapide. Fin. Élancé. Connecté. Un appareil de photo aux petits oignons. Une caméra hyper-ragnagna. Un design si lisse qu’on voudrait le lécher. Une ergonomie améliorée. La pile en peau de cadmium élevé au grain. Plus d’autonomie pour parler plus longtemps des sujets qui nous préoccupent et nous empêchent de dormir.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– Dans cinq minutes j’ai une réunion, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans dix minutes à la gare de Vladivostok, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Donc jouez hautbois, résonnez musettes, le téléphone nouveau est né, il est là entre nos  petites menottes moites qui caressent sa surface tactile en laissant des longues trainées de graisse et de transpiration. Et tous les ans ça continue, encore et encore, et ce n’est jamais tout à fait le même film qui passe, contrairement à ce que dit Francis Cabrel qui a quand même fini par raser sa moustache, le progrès ne recule devant rien et ses lames d’acier tracent un sillon inexorable dans les poils durs du barde gaulois.

Jouez hautbois. En 2014, 2015, 16, 17, 18, en 2100, en 3000, pourquoi pas ? Ce sera toujours plus rapide, plus lisse, plus ergonomique ou convivial. En l’an 4000, tout aura changé.  Nous communiquerons peut-être par intraveineuse ou grâce à l’implantation sous-cutanée d’une cellule télépathique en tungstène ionisé. Peut-être que nous nous parlerons devant un hygiaphone rempli de matière noire. Surtout, tout ira tellement plus vite. Des millions de fois plus vite.
Et nous, naturellement, suivant l’évolution technologique, nous serons des millions de fois plus grands. Des millions de fois plus forts. Des millions de fois plus intelligents. Nous aurons des millions de jours d’autonomie pour parler plus longtemps des millions de sujets de la plus haute importance, des sujets qui changeront la marche du monde devenu des millions de fois plus sophistiqué.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’ai un échange télépathique à cinq heures, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans cinq minutes en gare de Krasnoïarsk, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?