De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.

Au fond du grand sac noir

Dans la salle, pas le moindre courant pour faire bouger l’air chauffé par la chaleur de quatre projecteurs.

Dehors c’est l’été. Dedans c’est tout noir, sauf un carré blanc de lumière découpé sur le sol. Il est assis au milieu de la scène, en tailleur ou à genoux, on ne sait pas, seul le haut de son torse émerge d’un monticule d’étoffe couleur charbon. Il est à-demi enfoui dans la couverture épaisse qui recouvre les planches de ce petit théâtre écrasé par la chaleur d’un après-midi d’été. Il prend le temps de se poser, quelques secondes. Le temps de s’extraire du premier dialogue qu’il vient de présenter, de quitter ce lieu pour apparaître ailleurs, le bas de son corps enseveli dans les plis du tissu noir pour figurer une île, un rocher ou peut-être que sous ses pieds une fente pratiquée dans la terre l’aspire inexorablement.

Il nous regarde derrière la paroi de lumière, le temps de former les nouvelles images, de convoquer les mots et les phrases, le temps de bien se mettre dans la peau du personnage.

 « La journée est déjà bien avancée. « 

Un à un, les mots de Beckett sortent de sa bouche, fluides et sans à-coups. Sans effet. Le débit banal d’une conversation. « Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli ? » Ses mains qui se déploient attrapent le sac, plongent, fourragent dans ses profondeurs, farfouillent bruyamment. Se figent. Un sourire traverse son visage. Son bras se relève. Entre ses doigts, il tient le canon d’un grand pistolet noir. Il marque un temps d’arrêt et le regard qu’il pose sur ce pistolet est un vrai regard de reconnaissance. La lueur qu’on peut voir dans les yeux d’une personne qui retrouve après des années un ami disparu. Une lueur rare que je n’ai pas vue souvent et qu’il a dû  trouver quelque part en lui ou ailleurs, je ne sais pas il joue. Il parle, et  cette lueur, sa tête qui se penche sur le côté, son sourire en demi-teinte, la chaleur dans sa voix, toutes ces choses font qu’en une fraction de seconde, la magie opère, le pistolet cesse d’être un pistolet, le décor disparaît et une porte s’ouvre qu’il vient d’ouvrir pour nous, ce jeune homme assis au milieu de la scène, son beau visage tourné de profil vers le pistolet noir.

Sous la couverture épaisse, il n’y a plus de jeans élimés, de chaussures approximatives et de T-shirt blanc apporté en catastrophe à la porte du théâtre. Il n’y a plus de courses effrénées à travers la ville sur un vélo désarticulé. Tout ce qui reste de mon fils assis au milieu de la scène, c’est ce profil épuré et sa main sur le pistolet qui nous invite à le rejoindre tout au fond du grand sac noir.

« Oh les beaux jours » est une pièce de Samuel Beckett, le début de cet extrait ici.

Vladivostok-Krasnoïarsk

L’autre jour, un fabricant de téléphones portables exultait en mondovision pour célébrer la naissance d’un nouveau modèle. Puissant. Ultraplat. Ultrarapide. Fin. Élancé. Connecté. Un appareil de photo aux petits oignons. Une caméra hyper-ragnagna. Un design si lisse qu’on voudrait le lécher. Une ergonomie améliorée. La pile en peau de cadmium élevé au grain. Plus d’autonomie pour parler plus longtemps des sujets qui nous préoccupent et nous empêchent de dormir.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– Dans cinq minutes j’ai une réunion, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans dix minutes à la gare de Vladivostok, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Donc jouez hautbois, résonnez musettes, le téléphone nouveau est né, il est là entre nos  petites menottes moites qui caressent sa surface tactile en laissant des longues trainées de graisse et de transpiration. Et tous les ans ça continue, encore et encore, et ce n’est jamais tout à fait le même film qui passe, contrairement à ce que dit Francis Cabrel qui a quand même fini par raser sa moustache, le progrès ne recule devant rien et ses lames d’acier tracent un sillon inexorable dans les poils durs du barde gaulois.

Jouez hautbois. En 2014, 2015, 16, 17, 18, en 2100, en 3000, pourquoi pas ? Ce sera toujours plus rapide, plus lisse, plus ergonomique ou convivial. En l’an 4000, tout aura changé.  Nous communiquerons peut-être par intraveineuse ou grâce à l’implantation sous-cutanée d’une cellule télépathique en tungstène ionisé. Peut-être que nous nous parlerons devant un hygiaphone rempli de matière noire. Surtout, tout ira tellement plus vite. Des millions de fois plus vite.
Et nous, naturellement, suivant l’évolution technologique, nous serons des millions de fois plus grands. Des millions de fois plus forts. Des millions de fois plus intelligents. Nous aurons des millions de jours d’autonomie pour parler plus longtemps des millions de sujets de la plus haute importance, des sujets qui changeront la marche du monde devenu des millions de fois plus sophistiqué.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’ai un échange télépathique à cinq heures, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans cinq minutes en gare de Krasnoïarsk, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

La face sombre de la lune

1973 semble avoir été une bonne année, des personnes de grande qualité sont nées en cette année-là, qui ont quarante ans aujourd’hui. Aussi né en dix-neuf cent soixante-treize, un disque de vinyle noir comme la lune, trente-trois tours autour de la folie et de la mort.

Aujourd’hui, The Dark Side of the Moon paraîtrait découpé en morceaux sur iTunes ou Spotify.
Pour être honnête, je crois qu’après avoir écouté quelques extraits en vitesse sur mon ordinateur, j’aurais probablement laissé tomber. En déplaçant le curseur de trente secondes en trente secondes, j’aurais entendu des plages instrumentales, des voix, des caisses enregistreuses, les hurlements d’une femme énervée, un cœur qui bat, une horloge qui sonne trois ou quatre heures. J’aurais cherché en vain un accord, un refrain quelque chose qui soit immédiatement identifiable, une phrase musicale à reprendre à tue-tête, pendant les heures de route où je me prends pour un chanteur, Dieu me pardonne, s’il a des oreilles. Pour le reste de  l’humanité, mon habitacle est insonorisé.

Je n’aurais pas compris l’histoire que raconte cette musique, je n’aurais pas fait ce voyage, je n’aurais pas eu le temps de déposer ce vinyle noir sur mon tourne-disques, lui faire faire quelques tours de chauffe pour enlever la poussière avec un chiffon très doux, d’attendre que le bras mécanique se soulève, se déplace horizontalement, dépose amoureusement sa pointe de diamant sur la marge des sillons avec un beau craquement grave.

Sur l’écran de mon ordinateur ou de mon téléphone portable, il y aurait eu un appel, un message, une alarme, une nouvelle importante, un autre nouvel album. Quelque chose. Autre chose.
20 minutes : c’est le temps que dure la face A. Ces vingt minutes en continu, je ne les aurais pas trouvées, ou alors, pas pour ça, pas pour m’allonger en silence au bord de ces plages et écouter, les yeux fermés, la voix de cette femme à qui on avait demandé de chanter sur une ligne de piano, les yeux fermés en pensant à la mort.

 

Sur le visage d’Audrey Hepburn (rediffusion)

J’exhume ce vieil article de son emballage un peu froissé, comme un petit bouquet à l’attention de la seule philosophe ailée de ma connaissance, Isabelle Pariente-Butterlin, qui a des tas de raisons de célébrer la présence ou l’absence de printemps en cet ébouriffant mois de mai.
Alors voilà, tout ça sent un peu le réchauffé, la France est restée en France, et Carla Bruni-Sarkozy a remis sa couronne à une autre pingouine. Pour le reste, il y a tout au fond de l’article, la même photo d’Audrey Hepburn, son visage lumineux qui résume en une seconde tout ce qu’il faut savoir sur la question des effets de l’âge sur la beauté des femmes.

Voici donc, en nouvelle diffusion :

La France élit son président

Depuis une semaine, un mois ou cent ans, la France élit toujours un président.

Au premier plan, sur les images, on trouve les candidats-présidents, leur portrait doré sur fond bleu, rouge ou blanc. Le doré, c’est pour le bronzage, un président est toujours bronzé. La couleur du fond, c’est la couleur de la France quand elle est découpée en tranches de camembert électronique, avec des électeurs à gauche, à droite, au centre ou des électeurs absents parce qu’ils avaient piscine.

Au deuxième plan, il y a les femmes de présidents. En cet an de grâce bissextile, la première dame de France s’appelle Carla. Elle est d’origine italienne. Elle a fait de la chanson et du mannequinat. J’avoue une regrettable absence d’intérêt pour le parcours professionnel de Mme Bruni-Sarkozy. J’éprouve le même sentiment pour son mari et les autres personnes qui convoitent le titre de guide suprême et de commandant en chef des forces armées. J’avoue même un désintérêt tout à fait global pour tout ce petit monde très éloigné du mien.

J’ai par contre été interpellé par la publication d’une série de photos de Mme Bruni-Sarkozy dans toutes sortes de magazines électroniques ou pas. Sur ces photos, elle apparait dans un chandail en maille brune, posée sur un fond flou de pelouse et de manoir blanc. Elle prend la pose, lève les yeux, sourit, on voit bien qu’elle est à l’aise, qu’elle maîtrise la lumière et les codes. Ce qu’on voit aussi, c’est son visage. On voit un masque de peau percé d’un regard. Une couche de chair morte greffée de frais sur un crâne vivant. Il y a quelque chose dans cette série d’images, quelque chose qui semble sorti tout droit de l’atelier de Frankenstein. On a peur qu’un vent maladroit soulève le fragile rideau des cheveux et découvre à l’arrière du crâne le tracé tourmenté des points de suture.

Il y a dans ces images quelque chose qui me glace. Qui n’est pas propre à la personne de Mme Bruni-Sarkozy, mais qui s’applique à tous ces visages figés, ces visages morts qui hantent le monde des vivants. Je crois qu’il y a un problème. Un problème de marketing liés à ce siècle décérébré et hollywoodien. Des kilomètres de films et des années d’images ont réussi à tout embrouiller, à mélanger tous les genres avec toutes les couleurs.

Si on s’en tient au corps, à la peau et aux muscles qui la tendent, la jeunesse est un état. Un moment éphémère qui peut se prolonger. Ou qu’on peut prolonger à coups de scalpel ou à coups d’injections. Je comprends bien le principe de base: pour être jeune, il faut qu’une peau soit lisse et bien tendue. Pour être jeunes, les seins doivent être fermes et dressés vers le ciel, le mollet souple et la cuisse fuselée. Les cheveux noirs ou blonds ou flamboyer en rouge, la jeunesse est un état multicolore qui interdit toutes les nuances de gris. Mais justement, c’est un état, une offre spéciale et limitée dans le temps.

La beauté, c’est autre chose. Et je ne parle pas de la beauté intérieure, de la beauté de l’âme de tout ce qui ne se voit pas avec les yeux. Non. Je parle de la chair. De ce qui se voit. De la lumière qui fait briller les contours des visages et des corps des femmes. De la grâce qui s’installe aux creux des courbes et qu’on voudrait toucher avec les doigts. Je parle de ce petit bout de ciel qu’on entrevoit parfois dans le port des femmes, parce que, sur la terre, rien ne saurait fabriquer des mains de cette texture-là, de cette longueur-là. Des mains retenues aux poignets par un réseau complexe de nerfs à fleur de peau.

Des mains que même Michel-Ange n’aurait pas su sculpter.

La beauté se fout de l’âge comme de sa première cerise. Elle habite les rides ou les peaux élastiques. Les peaux flasques. Les peaux claires ou mates. Les peaux noires ou blanches. Les peaux dorées ou remplies de taches de rousseur. Les cheveux gris. Les cheveux blancs. L’absence de cheveux. Fragile et indifférente au fracas de ce monde, la beauté des femmes nous saute aux yeux et nous prend à la gorge. Elle nous interrompt. Elle nous interroge.

Et lorsqu’elle frôle, l’espace d’une seconde éblouie, le visage vieilli d’Audrey Hepburn, la beauté des femmes nous rappelle que sur la terre, il y a un ciel.

hepburn

Love coach

Pour accrocher nos cœurs meurtris à un rideau de violettes, on pourra s’attacher les services d’un entraîneur de l’amour.

L’amour n’est pas chose légère. L’amour a ses règles et un terrain miné.
Dans sa variante la plus complexe, il se joue à plusieurs, mais pour les matches officiels, la Fédération des Jeux Amoureux a suivi les recommandations de la Fédération Internationale de Tennis: on retrouve donc deux joueurs et un filet au milieu. Si le tennis en simple privilégie l’affrontement de deux personnes de même sexe, l’amour tendra à opposer deux personnes de sexe opposé; il existe toutefois quelques exceptions : pensons à Richard Raskind, tennisman américain né en 1934, devenu tenniswoman américaine en 1975 sous le nom de Renée Richards. En 1976, l’Association Américaine de Tennis refuse son inscription au tournoi féminin de New York parce qu’un homme transformé en femme, on ne sait plus où placer le filet. Renée poursuit l’Association en justice et finit par gagner. Il, elle finit même par jouer en double mixte avec Ilie Năstase, droitier roumain et facétieux qui n’hésita pas à ajouter un smiley horizontal sur le premier « a » de Năstase pour mettre un peu de gaîté dans la loge royale un jour de pluie à Wimbledon.
On voit bien ici à quel point les choses se compliquent dès lors que le genre se mêle des choses du tennis.

En amour, les positions s’inversent et il s’avère extrêmement difficile d’opposer deux paires de shorts pour fouler le gazon. Et quand je dis shorts, vous pensez automatiquement garçons, alors que le port de la jupe offrirait aux hommes de multiples espaces de rangement où ranger leur deuxième balle. Mais voilà, les tenniswomen s’obstinent à être blondes et de type scandinave pendant que les garçons jouent en pantalons ou en pantacourts, c’est selon la saison.

Nous dirons donc que le tennis est un sport de balle codifié qui privilégie les affrontements entre personnes du même sexe alors que l’amour est un combat où tout le monde dézingue tout le monde, à grands coups de latte, à grands coups de batte dans les tibias : on débarque sur le ring, la cloche sonne et là, on découvre effrayé qu’on ne porte même pas de short et qu’on a oublié ses protège-tibias. Heureusement, dans notre coin, la main sur l’éponge plongée dans un seau d’eau, notre love coach est là qui hurle : Vas-y petit, surveille ton jeu de jambes, ta garde! Ta garde! Relève ta garde! Bouge! Vas-y, gauche, GAUCHE!
Vous avancez, votre crochet imparable roulé en boule dans votre main gauche, votre poing va partir à la vitesse du cheval au galop, cueillir votre adversaire, l’envoyer dans les étoiles, BOUM! Vous vous retrouvez le derrière par terre : il y avait de la dynamite dans le gant de votre adversaire. Vous discernez à peine le visage de votre coach, perdu au fond du ring derrière un écran de brouillard. Il vous sourit. Il vous encourage :  Allez petit, debout! Tu vas l’avoir, tu vas l’étendre, allez! DEBOUT!
Vous vous relevez, les jambes en manches de veste pendant qu’un train de marchandises traverse votre boite crânienne. Vous vous demandez si ce n’est pas lui que vous allez étendre, ce petit bonhomme gesticulant qui vous intime en souriant l’ordre de retourner vous faire défoncer le portrait.

À quoi sert un love coach, finalement ?

L’envie de rêver

Tu lèves les yeux et tu la vois, juste au-dessus de la porte coulissante, le globe noir de son œil mécanique, elle te regarde, son corps rectangulaire posé sur une échasse métallique, elle te filme en continu et retransmet ton image sur un écran quelque part, tu ne sais pas où.

Tu imagines une salle remplie d’écrans de contrôle où un garde-chiourme luisant et obèse mange des chips dégoulinants de graisse en visionnant ton visage en gros plan. Tu penses à lui qui te regarde quelque part et tu hésites à lui tirer la langue ou à descendre ton pantalon, lui offrir une vue plongeante sur tes fesses, lui montrer ton derrière, juste pour voir, pour savoir si l’exposition de ton séant peut déclencher quelque part le bruit d’une sirène suivie d’une voix mécanique qui répéterait inlassablement : « Alerte exhibitionnisme, contenu interdit sur la voie publique… Alerte exhibitionnisme, contenu interdit sur la voie publique… Alerte, exhibitionnisme… Alerte… Alerte… » L’appel résonnerait longuement dans un labyrinthe de couloirs métalliques et tout à coup, des fissures apparaîtraient dans les murs d’où ils débouleraient en masse, vêtus de noir et de fibre de carbone, les Troupes d’Élite de l’Ordre et de la Morale Publique, leurs yeux à l’abri d’une visière à écran laser.
Toi tu serais figé par l’effroi. Eux se précipiteraient sur toi. Ils t’emmèneraient dans un fourgon aux vitres blindées et tu te retrouverais dans un sous-sol aveugle, entouré d’un treillis à l’épreuve des balles, un treillis invisible où tu te déchirerais en essayant de fuir avant de te coucher sur le sol froid, de gésir là, hâve et sanguinolent. Tu resterais là, inerte, les heures succéderaient aux heures, tu perdrais tous tes repères, allongé sous la lumière pâle de l’unique ampoule accrochée au plafond et le temps passerait, immobile, incolore, sans aube et sans crépuscule, sous l’unique soleil de l’éclairage artificiel.

Pendant tout le temps que te vois agoniser dans une cage invisible, toujours braquée sur ton visage, la caméra te filme en continu. Où s’en va ton image, vers quels serveurs et pour combien de temps? Et quelle est cette personne derrière son écran ?
Il paraît qu’ils ont inventé des drones pour qu’ils puissent te suivre partout où tu te déplaces. Tu les imagines, suspendus en silence au plafond de ta chambre pendant que toi tu dors profondément. Un jour ils dirigeront vers toi une onde inconnue et le type adipeux dans sa salle de contrôle pourra visionner le contenu de tes rêves sur ses écrans de contrôle, tes rêves décodés, projetés en couleurs et en trois dimensions, tes rêves stockés avec des millions d’autres rêves dans un serveur blindé enfoui au milieu du désert pour qu’une armée de gardes-chiourmes gorgés de chips et de bière puisse te faire passer une bonne fois pour toutes le goût de relever la tête, t’enlever pour toujours l’envie de rêver.

Classe affaires

Il y a tellement d’argent et si peu de gens riches.

Alors.

Forcément.

Ça murmure dans les rangs des autres gens. Ça chuchote. Ça bruisse. Ça se tortille. Il y a comme un malaise, l’ombre d’un frémissement. Les autres sont nombreux. Ils forment des foules considérables. Ils dorment sur de mauvais matelas et se passent même de matelas. Ils dorment par terre, pour tout dire. Le matin, leur dos est rempli de nœuds que l’absence de café rend encore plus douloureux. Ils se réveillent remplis de nœuds. Leur estomac ne connait pas le café, ni l’engourdissement léger qui suit le pousse-café, après l’entrée, le plat principal, le dessert et le plateau de fromages. Leur estomac vide est rempli de nœuds. Ils marchent dans des rues faites pour des automobiles et leurs chaussures ont peur du bitume. Arrêtés aux feux et à défaut de miroir, ils regardent leur reflet dans les vitres des limousines noires.

Il y a tellement d’argent et si peu de riches.

Forcément.

Tout ce qui se fait de mieux est hors de prix : les fenêtres teintées des longues limousines. Des fenêtres si blindées qu’elles peuvent parfois atteindre une épaisseur de plusieurs centimètres! Le cuir pleine fleur! Les verres en cristal! Les cuillères en argent! Et dormir en avion! Ils sont si peu à pouvoir s’étendre parfaitement à l’horizontale, à dix mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Imaginez un instant que tout le monde voyage en classe affaires : il faudrait rallonger les cabines, empiler les fuselages, revoir la longueur des pistes d’atterrissage, reconstruire tous les terminaux et tous les aéroports. La consommation de kérosène doublerait chaque année. Dans dans le ciel, les nuages se rempliraient de fumée. En valeur pondérée, la vitesse du réchauffement climatique serait multiplié par cent. La calotte glaciaire disparaîtrait d’un seul coup dans la mer emportant avec elle les brise-glace et les ours blancs. La fin du monde serait en vue, elle ferait un bruit de glaçons.

Heureusement.

Dans les rares sièges de la classe affaires, les passagers épuisés s’endorment, un verre en cristal à portée de la main. Leur dos bien à l’horizontale. Leurs fesses suspendues au-dessus d’un océan de glace.  Dix mille mètres en-dessous la nuit tombe et la banquise craque; mais derrière les lourds rideaux tirés sur ce monde qui s’efface, rien ne vient troubler le bruit des glaçons.

Augmenter le réel

Je me suis assis à la table à dessin. Le dessin c’est un métier il paraît et la table, c’est un meuble qui remonte à l’invention du bois. Aujourd’hui, la tablette a remplacé la table et pour effacer on appuie en même temps sur la touche [Ctrl] et sur la touche [Z]. Plus de brisures de gomme pour graisser le parquet, le parquet justement, jadis rempli de bosses et de trous, heureusement remplacé autre chose de plus lisse et de moins salissant.

Je me suis quand même assis à la table à dessin et pour l’ébaubissement à venir des masses populaires, j’ai dessiné des lunettes à augmenter la réalité.

J’ai apporté un soin tout particulier à l’ergonomie des commandes : en imprimant à vos pupilles un mouvement concentrique, vous obtiendrez un effet de flou, alors qu’un mouvement rotatif dans le sens inverse des aiguilles d’une montre vous permettra d’ajuster la balance des couleurs. Les contrastes seront modifiés par un haussement de sourcils. En appuyant sur un gros bouton vert placé bien au milieu du nez – j’ai aussi soigné l’esthétique – le monde deviendra rose ou noir, suivant ainsi les dernières tendances des nuances de l’aube ou de l’ourlet des nuages. Un double-clic vous permettra de remplacer le fond du paysage, suspendre des primevères dans un ciel d’hiver ou faire tomber de la neige en été. Clignez deux fois de l’œil gauche et le jour remplacera la nuit. Clignez deux fois de l’œil droit et la nuit remplacera le jour.

Pour la fin, j’ai gardé le meilleur, une fonction si puissante qu’elle ne pourra être activée uniquement en présence de mon avocat : avec mes nouvelles lunettes à augmenter la réalité, il vous suffira de fermer les paupières pour que le monde entier disparaisse, pouf comme ça, d’un seul coup.

Rien n’arrête le progrès, il s’arrête tout seul. Alexandre Vialatte

Humaine défaillance

Il faudrait des avions sans pilote. Des locomotives sans mécanicien. Des bateaux sans capitaine.
La défaillance est toujours humaine, on devrait attacher les humains. Les attacher à leur siège une bonne fois pour toutes. Laisser la voiture se conduire toute seule, ce serait beaucoup plus sûr, aucun risque de rêverie ou d’endormissement. Et construire un mur de pierres alors ? Est-ce qu’il faudrait laisser ça à deux mains ? On a bien vu ce que ça donne, les murs de pierre construits à la main, déjà, les pierres ont toutes sortes de formes, toutes sortes de grandeurs, il faudrait les tailler par ordinateur. Ensuite, les pierres sont mal alignées, on voudrait un mur bien lisse et vertical et on a une paroi de rochers qu’on pourrait escalader à mains nues. Un mur doit être lisse et sans aspérités. Un mur n’est pas fait pour être escaladé. Si nous remplaçons la main de l’homme par un bras mécanique et son œil par un rayon laser, nous obtiendrons enfin le mur parfait.

Pareil pour les châteaux de sable, les dessins où les arbres montent dans le ciel jusqu’à toucher le soleil. Pareil pour les décisions bonnes  ou mauvaises, prises sans réfléchir, pour les instants de bonheur qui brouillent la vue et font perdre le souffle, pour le temps passé assis sur un banc à regarder le ciel. Pareil pour les gros chagrins, pour les larmes qu’on écrase et qui sèchent aussitôt. Les cris de joie ou de colère.

Construite par les hommes, la vie est rugueuse et remplie de bosses, la vie déborde et sort de ses gonds. La vie sent le printemps, le sang ou le sperme, il y a la musique des anges et des grincements de dents. Les vagues immenses qui écrasent indifféremment châteaux de sables ou barres de béton.

Conduite par les hommes, la vie s’envoie en l’air ou dans le décor.  Il faudrait retirer la vie aux humains, mettre à leur place des pelles mécaniques qui creuseraient dans la vie des sillons parfaits. Des destins impeccablement parallèles terminés par un trou noir, lisse et brillant. Et sortant du cercueil, un câble métallique connecté à un écran plat pour donner en temps réel des nouvelles du défunt.

Il faudrait retirer la mort aux humains.