Sur le visage d’Audrey Hepburn

La France élit son président

Depuis une semaine, un mois ou cent ans, la France élit toujours un président.

Au premier plan, sur les images, on trouve les candidats-présidents, leur portrait doré sur fond bleu, rouge ou blanc. Le doré, c’est pour le bronzage, un président est toujours bronzé. La couleur du fond, c’est la couleur de la France quand elle est découpée en tranches de camembert électronique, avec des électeurs à gauche, à droite, au centre ou des électeurs absents parce qu’ils avaient piscine.

Au deuxième plan, il y a les femmes de présidents. En cet an de grâce bissextile, la première dame de France s’appelle Carla. Elle est d’origine italienne. Elle a fait de la chanson et du mannequinat. J’avoue une regrettable absence d’intérêt pour le parcours professionnel de Mme Bruni-Sarkozy. J’éprouve le même sentiment pour son mari et les autres personnes qui convoitent le titre de guide suprême et de commandant en chef des forces armées. J’avoue même un désintérêt tout à fait global pour tout ce petit monde très éloigné du mien.

J’ai par contre été interpellé par la publication d’une série de photos de Mme Bruni-Sarkozy dans toutes sortes de magazines électroniques ou pas. Sur ces photos, elle apparait dans un chandail en maille brune, posée sur un fond flou de pelouse et de manoir blanc. Elle prend la pose, lève les yeux, sourit, on voit bien qu’elle est à l’aise, qu’elle maîtrise la lumière et les codes. Ce qu’on voit aussi, c’est son visage. On voit un masque de peau percé d’un regard. Une couche de chair morte greffée de frais sur un crâne vivant. Il y a quelque chose dans cette série d’images, quelque chose qui semble sorti tout droit de l’atelier de Frankenstein. On a peur qu’un vent maladroit soulève le fragile rideau des cheveux et découvre à l’arrière du crâne le tracé tourmenté des points de suture.

Il y a dans ces images quelque chose qui me glace. Qui n’est pas propre à la personne de Mme Bruni-Sarkozy, mais qui s’applique à tous ces visages figés, ces visages morts qui hantent le monde des vivants. Je crois qu’il y a un problème. Un problème de marketing liés à ce siècle décérébré et hollywoodien. Des kilomètres de films et des années d’images ont réussi à tout embrouiller, à mélanger tous les genres avec toutes les couleurs.

Si on s’en tient au corps, à la peau et aux muscles qui la tendent, la jeunesse est un état. Un moment éphémère qui peut se prolonger. Ou qu’on peut prolonger à coups de scalpel ou à coups d’injections. Je comprends bien le principe de base: pour être jeune, il faut qu’une peau soit lisse et bien tendue. Pour être jeunes, les seins doivent être fermes et dressés vers le ciel, le mollet souple et la cuisse fuselée. Les cheveux noirs ou blonds ou flamboyer en rouge, la jeunesse est un état qui autorise toutes les couleurs rouges. Mais justement, c’est un état, une offre spéciale et limitée dans le temps.

La beauté, c’est autre chose. Et je ne parle pas de la beauté intérieure, de la beauté de l’âme de tout ce qui ne se voit pas avec les yeux. Non. Je parle de la chair. De ce qui se voit. De la lumière qui fait briller les contours des visages et des corps des femmes. De la grâce qui s’installe aux creux des courbes et qu’on voudrait toucher avec les doigts. Je parle de ce petit bout de ciel qu’on entrevoit parfois dans le port des femmes, parce que, sur la terre, rien ne saurait fabriquer des mains de cette texture-là, de cette longueur-là. Des mains retenues aux poignets par un réseau complexe de nerfs à fleur de peau.

Des mains que même Michel-Ange n’aurait pas su sculpter.

La beauté se fout de l’âge comme de sa première cerise. Elle habite les rides ou les peaux élastiques. Les peaux flasques. Les peaux claires ou mates. Les peaux noires ou blanches. Les peaux dorées ou remplies de taches de rousseur. Les cheveux gris. Les cheveux blancs. L’absence de cheveux. Fragile et indifférente au fracas de ce monde, la beauté des femmes nous saute aux yeux et nous prend à la gorge. Elle nous interrompt. Elle nous interroge.

Et lorsqu’elle frôle, l’espace d’une seconde éblouie, le visage vieilli d’Audrey Hepburn, 
la beauté des femmes nous rappelle que sur la terre, il y a un ciel.

 

 

J’ai décidé d’être candidat.

En cet an bissextile et qui risque bien d’être le dernier, Rick Santorum, candidat à l’élection présidentielle américaine, Rick Santorum s’est excusé. Il a demandé pardon. PARDON. Rick était allongé sur une chaise longue, au soleil, à la fraîche. Un  touriste l’a reconnu. Et photographié. Vous avez un aperçu de ce document photographique au sommet de cet article.

Regardez bien. Sur la photo, c’est affreux… Sur la photo, oh, Mon Dieu! Sur la photo, mais que voit-on, enfin ?
Sur la photo, on voit Rick.
Allongé.
Au soleil.
Et c’est tout.
Sur la photo, on voit Rick et seulement Rick.
Alors, vous me direz, pourquoi Rick s’excuse d’être Rick ? Mais c’est vrai ça! Pourquoi, nom d’un petit bonhomme ? Parce que sur la photo, regardez mieux, sur la photo, on voit un VENTRE. Un ventre naissant. Un irréfutable début de convexité.
Rick Santorum dit : « Je sais que je devrais perdre 7 à 10 kilos. » Alors, il présente ses excuses à tout le peuple étatsunien. Il est absolument désolé d’avoir un abdomen en voie de grossissement. Pour être élu, le président doit avoir le regard vif et le poil luisant. Le président doit être beau. Sculpté. Abdominé. Bronzé. Chevelu mais sans excès. Pour être élu, le président doit avoir un corps de président.

Un président qui serait gros, ce serait un peu comme un hippopotame sans vélo.

Un président qui serait gros dirait des gros mots comme « chômeur », « vieux », « pognon », « enculés ». Alors qu’un président svelte dira « Demandeur d’emploi », « Personne du quatrième âge », « Actif illiquides » et « Instituts Bancaires Détenteurs d’Actifs illiquides. » Notez l’usage de la majuscule. Un président bronzé ne s’exprime qu’en majuscules. Il s’adressera à la Nation pour Lui Parler de l’Absolue Nécessité de Sauver Ce Fleuron de Notre Place Financière Pour Que la Nation Continue d’Occuper une place de Choix dans le Concert des Nations.
Alors qu’un président gros et bedonnant dirait que ce n’est pas grave, si les riches ont un peu moins de pognon.

Il se trouve que je suis svelte, ferme, et que ma peau mate ne craint pas l’exposition prolongée aux rayons artificiels. Par contraste, mes dents blanches et impeccablement alignées étincellent à merveille dans la lumière des projecteurs. Le temps est venu pour moi de me présenter devant vous, lascives concitoyennes et vigoureux concitoyens.

J’ai donc décidé d’être candidat.

Je mesure l’ampleur de la tâche qui m’attend. Je suivrai un régime strict. Je soulèverai des poids. Je me ferai remplir les rides. J’aurai à jamais quarante ans, ma tête liftée sur mon corps président.
Je mettrai de l’eau dans mon vocabulaire.
Je refuserai d’être grossier.
Je serai simplement vulgaire,
Je refuserai toute familiarité.
Vous pouvez m’appeler Majesté.

Tout ce qui est dur a un prix.

Au magasin, il faut payer.

Ce qui se touche. Ce qui se mange. Ce qui se compte. Ce qui se voit avec les yeux.

Tout ce qui se pèse à un prix. Parce que ça se touche. Parce que ça se voit. Parce que ça se mange et ça se boit. Ensuite, ça se digère. Ensuite, il faut aller aux toilettes. Ensuite, recommencer à boire. Manger encore et retourner aux toilettes.

Parce qu’on comprend bien qu’il faut payer pour avoir une automobile et l’essence qui coule dedans. L’essence, ça se paie, comme le béton et la terre. Le goudron et les routes. Parce que, sans routes, où irons-nous ? Où irait le monde sans l’asphalte noir pour tartiner les cailloux ?
Le béton et la mer.
Les barres d’immeubles qui défont le bord des océans.
Des choses. Stuff. Des objets qui ont une forme, qu’on peut faire tenir dans sa main. Des sciences qui calculent le nombre de kilomètres qu’un homme devra parcourir pour aller sur Mars. Qui calculent le poids en grammes de la navette spatiale; le poids en acier des immeubles qui écrasent le bord des océans.

Fabriquer des porte-avions pour porter les avions. Des piscines pour tondeuses à gazon. Des presses à fabriquer les billets. Faire marcher la planche à billets. Fabriquer de l’argent qui fabrique de l’argent

Et au bout du compte, lorsqu’arrive l’addition, ça fait des sommes vertigineuses. Des séries de zéros dépensés en voitures ou en télévisions. Au bout du compte, à la fin du décompte, on se souvient de tout ce qu’on n’a jamais pu prendre dans la main. Tout ce qui n’est pas dur. Toutes les notes assemblées par les musiciens du monde. Tous les mots qui forment des histoires. Toutes les images qui brillent dans le soir. Tout ce qui ne tient pas dans la main.

Tout ce qui ne vaut rien.

À la fin du décompte, il reste le souvenir d’un visage, un jour d’hiver ou d’été. Les enfants qui rient. Le bruit de l’eau. L’empreinte d’une autre peau qu’on garde imprimée dans le creux de sa main.

Les meilleurs moments de notre vie.

Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter

« Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter. Et pourtant, ils peuvent, jusqu’à un certain point, être complétés, ordonnés, réinventés. Ils peuvent faire l’objet d’études académiques. Un ponton est un pont déçu. Et pourtant, si vous le regardez fixement et de manière prolongée, vous pouvez lui faire franchir en rêve le bras de mer qui sépare la France de la Grande-Bretagne.

Mais alors, que dire des vies qui n’ont pas été vécues ? Peut-être que ce sont elles qui nous hantent vraiment. Ces vies sont les véritables vies apocryphes. (…) Que ce serait-il passé si Gustave (Flaubert) avait pris un autre chemin ? Après tout, il est facile de ne pas être un écrivain. La grande majorité des individus ne sont pas des écrivains, et il ne leur arrive rien de bien grave. Un phrénologiste –  le faiseur de carrières du dix-neuvième siècle –  qui examinait Flaubert, lui dit qu’il était taillé pour être un dompteur de bêtes sauvages. Une remarque pertinente. À nouveau, cette citation de Flaubert qui parlait de lui-même : « J’attire les fous et les animaux. »

Il ne s’agit pas juste de la vie que nous connaissons. Il ne s’agit pas de la vie qu’on a réussi à cacher. Il ne s’agit pas juste des mensonges au sujet de la vie, de certains mensonges auxquels nous sommes obligés de croire aujourd’hui. Il s’agit aussi de la vie qui n’a pas été vécue. »

Julian Barnes, Le perroquet de Flaubert

Découpons un sourire sur ce visage

Je n’ai pas envie de rire.

Pas maintenant. Pas là. Pas tout de suite.

Je n’ai pas envie rire. Ma tête ne veut pas. Ce qui ne veut pas dire que je suis sombre ou désespéré. Je ne suis rien de tout cela. Je ne suis rien, voilà. Dans cinq minutes, il se peut que le rire me prenne, comme ça, d’un seul coup. Pourquoi pas ? On verra. Dans cinq minutes.

À cet instant précis, je ne suis pas particulièrement gai, ni triste. Je ne suis pas beau. Pas moche. Je n’ai pas envie d’être bronzé, pas plus que je n’irai m’immerger dans un bain de carottes pour avoir l’air orange et en bonne santé. Mes dents n’éclairent pas les rues dans le noir et il m’arrive parfois de me ronger les doigts.

Je ne suis pas heureux ni malheureux. On cherchera en vain chez moi des signes extérieurs de richesse ou de pauvreté. Je ne vis pas dans une maison aux grands arbres où une famille peuplée d’enfants blonds prend son petit-déjeuner sur une nappe immaculée. Il arrive que le vent qui balaie mon balcon soit doux, amer, aigre ou parfumé.
Ce balcon manque de table et d’air conditionné.

Je ne suis pas heureux, j’ai pas envie. Pas maintenant. Plus tard peut-être.  Je le vois bien, tout ce bonheur qui dégouline. Le triste bruit que fait la fête à l’heure où il faudrait aller se coucher. Et tous ces visages entaillés au cutter pour afficher au monde un sourire plus large qu’une porte d’entrée de garage. Sur mon visage, le sourire manque de largeur et ma peau trop sensible n’a jamais supporté l’exposition  prolongée au bonheur artificiel.

Je serai heureux plus tard. Une autre fois.

Van Gogh regarde

On fait d’étranges rencontres dans les musées.

On suit le sens de la visite, à peu près. On voudrait suivre le sens de la visite. Un groupe compact de visiteurs extrême-orientaux arrive dans le sens inverse de la marche. Muraille de Chine incontournable et peut-être fabriquée au Japon, qui se dresse entre vous et le sens de la visite. Il faut au plus vite quitter la route principale. Prendre tout de suite n’importe quelle départementale. Sauve qui peut. Menaçante et recouverte de casques d’écoute, la masse s’avance à contre-courant. À droite. À droite toute. On prend à droite dans une salle bleue. On fonce : c’est le dernier moment. On arrive de justesse, en travers, à reculons. À l’envers pour tout dire. Le temps de se remettre à l’endroit, on relève la tête.

D’un seul coup, on croise le regard de Van Gogh.

On détourne les yeux, on s’excuse. On voudrait être ailleurs. Être aspiré par un trou du plafond. Il n’y a pas de trou au plafond. Van Gogh ne bouge pas. Il garde un sourcil un peu plus relevé que l’autre. Les cheveux rouge-orange tirés en arrière qui font des trainées rouges sur son visage vert turquoise ou bleu émeraude, c’est selon. À droite, sur le haut de son front, une grosse tâche de lumière coule en trainées  blanches sur son visage bleu. Sa bouche mince est privée de lumière. Elle existe à l’intérieur d’un espace neutre que sépare un trait rouge de sang séché qui dégouline sur sa lèvre inférieure. Un trait rouge sang.

Debout dans le mur, Van Gogh est rouge et bleu.

Nos regards se croisent. Il n’a pas cillé. Il ne bouge pas. Ses yeux oultremer sont plus profonds que l’océan. Ils renvoient la lumière trouble que diffuse un boyau qui serpente juste sous la surface d’une calotte de neige. Il me regarde sans façon. Froidement. Objectivement.
Son sourcil droit se relève, imperceptiblement.
Aucune marque d’intérêt.
Aucune compassion.
Juste une observation :
« Je ne t’aime pas. Je ne vous aime pas, ombres inutiles, fantômes qui défilez devant moi depuis mille ans. Vos regards figés et vos bouches vides, vos mains collées à votre paroi de verre.
Dans ce musée où le monde entier défile, je suis le seul être vivant. »

Shakespeare sur Seine

Il faut traverser une première fois la Seine, le parvis de Notre-Dame. Traverser une deuxième fois la Seine.

Est-ce qu’il y a deux Seines dans Paris ?

Ensuite, prendre à droite, Marcher quelques mètres entre l’eau et le square René Vivian. Je donne ces précisions géographiques parce qu’à Paris, il y a Notre-Dame et que tout le monde passe par Notre-Dame en marchant dans Paris. Alors, une fois sur place, vous pouvez continuer votre route et marcher jusqu’à une petite maison qui a probablement vogué sur la Seine avant de venir s’échouer le long du quai de Montebello.

Sur la façade, il y a une bande jaune. Au milieu un portrait et, en lettres noires, l’inscription « Shakespeare and Company« , librairie anglophone dans le cœur de Paris. Ici, je dois placer un avertissement au lecteur : même si vous n’aimez pas les livres, même si vous n’aimez pas les Anglais, ou Shakespeare ou les Américains, les libraires ou Notre-Dame de Paris, je vous conseille de pousser la porte verte et d’aller voir à l’intérieur.

Il ne s’agit pas ici de livres, de littérature, ou de caractères d’imprimerie. On ne parle pas d’auteurs plus ou moins morts et alignés en rangs d’oignons sur des étagères qui commencent par A et finissent par ennuyer tout le monde. Ceci n’est pas une librairie. C’est un trou dans le temps. Un passage qui vous entraine l’autre côté du miroir, là où vivent les personnages qui viennent vous parler le soir, avant de vous endormir.

Une fois à l’intérieur, le monde change de perspective, de hauteur et de largeur. Une mer de livres se fend pour laisser juste assez de place à un couloir étroit. Des livres en haut. Des livres en bas. Des livres qui se perdent dans le ciel de poutres noires très loin, dans la nuit du plafond. Des tours de livres en équilibre mènent à un escalier hésitant jusqu’à un piano solitaire qui n’a pas besoin de pianiste pour jouer. Si vous continuez en direction de la lueur du jour, vous tomberez nez à nez avec un vaisseau spatial entièrement équipé. Environ un mètre soixante de haut et peut-être huitante centimètres de large. La profondeur, je ne sais pas. Il faut se couler à l’intérieur pour pouvoir pénétrer dans l’habitacle. Assis et isolé du monde, on se retrouve devant le tableau de commande, une machine à écrire vert pâle et militaire. La même machine qui a appris à mes doigts gourds l’art de la dactylographie, c’était au siècle passé. Vous avez pris du papier ? A4, si ce n’est pas vous commander. Insérez la feuille dans la fente prévue à cet effet, faites tourner le rouleau et écrivez. Ce que vous voudrez.

Une ligne. Au bout de la ligne, la machine émet un son magique. Ding. La clochette dit qu’il faut revenir à la ligne.

Ding.

Ici la ligne se termine.

Vous êtes arrivés à la fin de la réalité.

Trente-trois tours et puis s’en vont

Dans le monde noir vinyle qui tournait à trente-trois tours à la minute, il y avait toujours un moment de panique.
Un instant suspendu à la grille du transistor dans l’attente angoissée de l’annonce du titre de la chanson. Une bonne chanson est un instant fragile qu’on voudrait pouvoir retenir au creux de ses mains pour l’emporter avec soi. Pour écouter seul dans le noir et en boucle pendant des heures et des jours. Parce c’est urgent. Parce que c’est vital. Parce que votre tête s’est tout à coup remplie du son de cette musique et qu’elle a besoin de ces notes, comme votre bouche a besoin d’eau.

Au temps du noir vinyle, les présentateurs qui causaient dans le poste parlaient souvent d’autre chose. Et la musique, vous comprenez, cet intermède en couleurs entre deux causeries en noir et blanc, c’était tout à fait secondaire et pour tout dire parfaitement dégradant. Alors, le présentateur snobait la musique et laissait choir l’auditeur pantelant.

J’ai passé des heures ainsi, suspendu à mon poste de radio. En attendant que l’air qui s’était envolé revienne se poser sur mes ondes. Ensuite, il y a eu l’enregistreur et ses bandes toujours prêtes à s’embrouiller au plus mauvais moment. Il y a eu ce moment intense à essayer de me souvenir de paroles entendues dans un magasin. À courir ensuite chez le disquaire et lui chanter la chanson. A capella. Devant les autres clients stupéfaits et le disquaire consterné. De cette époque, je garde des bouts de phrases, des fragments de mélodies, des énigmes jamais élucidées que je traine comme du poil à gratter.

Tout à coup dans un restaurant, j’entends cette phrase musicale que je reconnais immédiatement. Trois ou quatre notes anonymes, stockées depuis des années dans un tiroir de ma mémoire grise. Trois notes recouvertes de poussière,  en attente d’identification. Je me lève et plante là les autres convives stupéfaits qui me voient traverser la salle et pointer mon téléphone portable en direction du haut-parleur encastré dans le plafond. Les autres clients du restaurant ont tous arrêté de manger.

Au bout de mon bras tendu, mon téléphone émet une courte vibration. Je regarde l’écran qui m’indique que la chanson date de 1981, qu’elle s’appelle Slow Hand et qu’elle est interprétée par les Pointer Sisters et prête au téléchargement qui s’achève alors que je n’ai pas encore regagné ma table. Il faut que je me raisonne pour ne pas partir sur le champ. Aller écouter en boucle cette chanson un peu sucrée, ce fragment fragile et transparent, exhumé par magie du temps lointain où j’allais chez le disquaire pour acheter des microsillons noir profond.

Trente-trois tours et puis s’en vont. Shazam est une belle invention.

Assis à dix mille mètres au-dessus du sol

Que faisais-je, assis à dix-mille mètres au-dessus du sol, côté couloir ?

Trois sièges alignés, les deux autres remplis par des fessiers qu’une paire de jambes aller débarquer à l’aéroport de Denver, Colorado, États-Unis d’Amérique. J’étais toujours en train de partir quelque part.
Les heures qui s’allongent dans une carlingue. La fatigue qui se réveille de l’autre côté du monde. La nuit qui tombe alors que mon estomac réclame un petit-déjeuner. Des heures de décalage noyées dans des pots de mauvais café. Les nuits d’insomnie et cette sensation diffuse de traverser le monde dans une balle de coton.

J’étais toujours en train d’aller quelque part

Et toujours les mêmes personnes. Les mêmes uniformes, toujours les mêmes questions, comment était le vol, le repas, le temps qu’il fait de l’autre côté de l’océan. Les affaires qui marchent ou ne marchent pas. Les réunions vides. Les diners interminables où l’alcool bon marché noie les rires gras et les sous-entendus lourds. Les mains moites à serrer. Les écrans blancs des présentations et des plans.
Les courbes qui s’envolent à crever le plafond.

Les courbes qui s’envolent sur un écran finissent toujours par s’écraser.

Pendant ce temps.

La vie s’écoule au compte-gouttes. Rouges, qui s’écrasent sans bruit sur le tapis. Il faudrait de toute urgence qu’un chirurgien pose douze points de suture sur cette plaie ouverte qui refuse de se refermer. Il faudrait repriser les fils du temps. Rester assis devant le soleil qui se couche ou se lève. Construire des cathédrales, des avions en papier, des jets d’eau qui retombent en été. Il ne faudrait pas oublier de ne construire rien ni personne, juste s’assoir sur la berge et regarder comme le monde était beau, avant d’être repeint couleur aéroport. En rouge vulgaire ou en gris béton. Se souvenir de la fine poussière blanche que le soleil soulève en été. Se souvenir de la nuit noire et remplie d’étoiles plus dures du fer à mâcher. Respirer L’odeur du foin qui sèche. Le vent. Les cristaux de glace suspendus dans l’air bleu par moins vingt degrés au-dessous de zéro. Garder en bouche le goût métallique des glaçons arrachés aux gouttières.
Ne jamais s’éloigner de l’enfance.

Regarder la vie quand elle est encore là.

Assis dans un avion, à dix-mille mètres au-dessus du sol, je suis souvent allé nulle part.

Les Frites de la Liberté

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin se trouve au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour parler d’une affaire compliquée.

Résumons.

Un jour, George Bush voit sur ses satellites des images en couleurs en provenance de Bagdad, Irak. Sur les photos, on distingue très clairement des fabriques de mayonnaise en pot. En zoomant à l’intérieur des pots, le président des États-Unis d’Amérique découvre horrifié la présence de crème fraîche 100% matière grasse et 2000 calories au centimètre carré, ou cube, c’est selon. En bout de chaine, une mention imprimée sur le haut des cartons d’emballage le glace d’effroi :  » 0 calorie Deluxe Mayonnaise ». Et juste en dessous : « For US use only », seulement pour estomacs américains.

George Bush vient enfin de découvrir l’origine de l’épidémie d’obésité qui ravage son pays. Partout dans les hamburgers, la mayonnaise zéro calorie est peu à peu remplacée par de la bonne grosse crème fraiche.  Une montagne de graisse. Une arme chimique de destruction massive. Le Mal Absolu.
Il n’y a plus une minute à perdre. Il faut détruire ces fabriques ennemies et le pays tout autour. Que la patrie en danger envoie sans délai ses enfants pour qu’ils versent un sang impur et rempli de mauvais cholestérol.  Donc, les États-Unis briquent leurs porte-avions quand un blanc-bec fin de race au profil d’aristocrate dégénéré monte sur l’estrade des Nations Unies pour dire que non, il n’est pas prouvé que l’utilisation prolongée de crème fraiche 100% matière grasse soit à l’origine du désastre sanitaire qui est en passe de faire éclater les panses étatsuniennes.
Oh putain. Quand George Bush voit ce vieux beau débiter en Français médiéval ses doutes délicats de fiancée rétive, son sang ne fait qu’un tour. Il convoque les états généraux de la première puissance du monde dans le bunker pressurisé prévu à cet effet. Il y a là le Pentagone, la CIA et le FBI. George W est dans tous ses états. Enfin, c’est qui le maître du monde ici ? Qui c’est qui a envoyé l’homme dans la lune et inventé le Coca à la Cola ? La voiture qui fait vroum ? Et l’essence, hein, l’essence, le pétrole, qui a été inventé au Texas, le pétrole c’est du poulet ? Non, bien sûr. Le pétrole c’est pas du poulet. Et il faut que ces Français arrogants et illetrés comprennent une fois pour toutes ce qu’il en  coûte de s’attaquer à l’Empire.

Là, ça devient un peu technique. Il faut savoir qu’en Amérique, les frites s’appellent « French fries », qu’on pourrait traduire par « frites françaises ». Il y a aussi le « French Kiss » connu chez nous sous l’appellation « rouler une pelle, ou alors une galoche ou une saucisse » mais nous nous éloignons du sujet.

Résumons.

Partout en Étatsunie, des établissements de restauration rapide font l’apologie des produits français. Mc Donalds et Burger King. Kentucky Fried Chicken et Taco Bell. Des traitres. Des collabos. De sournois agents de la propagande française. French fries par ici. French fries par là. French fries with MAYONNAISE! L’horreur absolue. Et c’est quoi la prochaine étape de l’invasion ? Un distributeur de Beaujolais à côté des fontaines à Coca ? Non, mes chers compatriotes. Nous résisterons jusqu’à notre dernier souffle face à l’arrogance de l’impérialisme français. À partir d’aujourd’hui, interdiction de mettre la langue dans le baiser. Embrassons-nous joyeusement. Embrassons-nous fougueusement mais surtout, embrassons-nous chastement. Par la toute-puissante autorité que Dieu – qu’il nous bénisse –  m’a confiée, je décrète également la fin des French fries qui seront immédiatement remplacées par des Freedom fries, les frites de la liberté. FREEDOM. Parce que la liberté a été inventée par et pour le peuple américain. Et aussi parce que ça commence aussi par F et R. C’est plus facile, pour retenir.

Ainsi fut – à peu près –  fait  en l’an de grâce 2003. La guerre fut déclarée le 20 mars 2003, nom de code « Iraqi Freedom » parce que George Bush avait retenu le nom depuis l’affaire des frites. Le 1er mai George Bush, toujours lui déclarait que la guerre était terminée et que le nom de code pour célébrer la fin des hostilités, c’était « Mission Accomplished ». Mission accomplie et fin de la guerre en Irak.

C’était le 1er mai 2003.
God Bless America. Que Dieu nous protège de l’Amérique.

Deux liens qui résument cette histoire de frites (en Anglais) et de guerre qui dissiperont les soupçons qui pèsent sur la rigueur spartiate de ce blog toujours soucieux d’effectuer un vrai travail de fond sur tous les sujets importants.

Et surtout cette chanson de Robert Plant qui dépote et que je vous laisse écouter ici.