Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter

« Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter. Et pourtant, ils peuvent, jusqu’à un certain point, être complétés, ordonnés, réinventés. Ils peuvent faire l’objet d’études académiques. Un ponton est un pont déçu. Et pourtant, si vous le regardez fixement et de manière prolongée, vous pouvez lui faire franchir en rêve le bras de mer qui sépare la France de la Grande-Bretagne.

Mais alors, que dire des vies qui n’ont pas été vécues ? Peut-être que ce sont elles qui nous hantent vraiment. Ces vies sont les véritables vies apocryphes. (…) Que ce serait-il passé si Gustave (Flaubert) avait pris un autre chemin ? Après tout, il est facile de ne pas être un écrivain. La grande majorité des individus ne sont pas des écrivains, et il ne leur arrive rien de bien grave. Un phrénologiste –  le faiseur de carrières du dix-neuvième siècle –  qui examinait Flaubert, lui dit qu’il était taillé pour être un dompteur de bêtes sauvages. Une remarque pertinente. À nouveau, cette citation de Flaubert qui parlait de lui-même : « J’attire les fous et les animaux. »

Il ne s’agit pas juste de la vie que nous connaissons. Il ne s’agit pas de la vie qu’on a réussi à cacher. Il ne s’agit pas juste des mensonges au sujet de la vie, de certains mensonges auxquels nous sommes obligés de croire aujourd’hui. Il s’agit aussi de la vie qui n’a pas été vécue. »

Julian Barnes, Le perroquet de Flaubert

Découpons un sourire sur ce visage

Je n’ai pas envie de rire.

Pas maintenant. Pas là. Pas tout de suite.

Je n’ai pas envie rire. Ma tête ne veut pas. Ce qui ne veut pas dire que je suis sombre ou désespéré. Je ne suis rien de tout cela. Je ne suis rien, voilà. Dans cinq minutes, il se peut que le rire me prenne, comme ça, d’un seul coup. Pourquoi pas ? On verra. Dans cinq minutes.

À cet instant précis, je ne suis pas particulièrement gai, ni triste. Je ne suis pas beau. Pas moche. Je n’ai pas envie d’être bronzé, pas plus que je n’irai m’immerger dans un bain de carottes pour avoir l’air orange et en bonne santé. Mes dents n’éclairent pas les rues dans le noir et il m’arrive parfois de me ronger les doigts.

Je ne suis pas heureux ni malheureux. On cherchera en vain chez moi des signes extérieurs de richesse ou de pauvreté. Je ne vis pas dans une maison aux grands arbres où une famille peuplée d’enfants blonds prend son petit-déjeuner sur une nappe immaculée. Il arrive que le vent qui balaie mon balcon soit doux, amer, aigre ou parfumé.
Ce balcon manque de table et d’air conditionné.

Je ne suis pas heureux, j’ai pas envie. Pas maintenant. Plus tard peut-être.  Je le vois bien, tout ce bonheur qui dégouline. Le triste bruit que fait la fête à l’heure où il faudrait aller se coucher. Et tous ces visages entaillés au cutter pour afficher au monde un sourire plus large qu’une porte d’entrée de garage. Sur mon visage, le sourire manque de largeur et ma peau trop sensible n’a jamais supporté l’exposition  prolongée au bonheur artificiel.

Je serai heureux plus tard. Une autre fois.

Van Gogh regarde

On fait d’étranges rencontres dans les musées.

On suit le sens de la visite, à peu près. On voudrait suivre le sens de la visite. Un groupe compact de visiteurs extrême-orientaux arrive dans le sens inverse de la marche. Muraille de Chine incontournable et peut-être fabriquée au Japon, qui se dresse entre vous et le sens de la visite. Il faut au plus vite quitter la route principale. Prendre tout de suite n’importe quelle départementale. Sauve qui peut. Menaçante et recouverte de casques d’écoute, la masse s’avance à contre-courant. À droite. À droite toute. On prend à droite dans une salle bleue. On fonce : c’est le dernier moment. On arrive de justesse, en travers, à reculons. À l’envers pour tout dire. Le temps de se remettre à l’endroit, on relève la tête.

D’un seul coup, on croise le regard de Van Gogh.

On détourne les yeux, on s’excuse. On voudrait être ailleurs. Être aspiré par un trou du plafond. Il n’y a pas de trou au plafond. Van Gogh ne bouge pas. Il garde un sourcil un peu plus relevé que l’autre. Les cheveux rouge-orange tirés en arrière qui font des trainées rouges sur son visage vert turquoise ou bleu émeraude, c’est selon. À droite, sur le haut de son front, une grosse tâche de lumière coule en trainées  blanches sur son visage bleu. Sa bouche mince est privée de lumière. Elle existe à l’intérieur d’un espace neutre que sépare un trait rouge de sang séché qui dégouline sur sa lèvre inférieure. Un trait rouge sang.

Debout dans le mur, Van Gogh est rouge et bleu.

Nos regards se croisent. Il n’a pas cillé. Il ne bouge pas. Ses yeux oultremer sont plus profonds que l’océan. Ils renvoient la lumière trouble que diffuse un boyau qui serpente juste sous la surface d’une calotte de neige. Il me regarde sans façon. Froidement. Objectivement.
Son sourcil droit se relève, imperceptiblement.
Aucune marque d’intérêt.
Aucune compassion.
Juste une observation :
« Je ne t’aime pas. Je ne vous aime pas, ombres inutiles, fantômes qui défilez devant moi depuis mille ans. Vos regards figés et vos bouches vides, vos mains collées à votre paroi de verre.
Dans ce musée où le monde entier défile, je suis le seul être vivant. »

Shakespeare sur Seine

Il faut traverser une première fois la Seine, le parvis de Notre-Dame. Traverser une deuxième fois la Seine.

Est-ce qu’il y a deux Seines dans Paris ?

Ensuite, prendre à droite, Marcher quelques mètres entre l’eau et le square René Vivian. Je donne ces précisions géographiques parce qu’à Paris, il y a Notre-Dame et que tout le monde passe par Notre-Dame en marchant dans Paris. Alors, une fois sur place, vous pouvez continuer votre route et marcher jusqu’à une petite maison qui a probablement vogué sur la Seine avant de venir s’échouer le long du quai de Montebello.

Sur la façade, il y a une bande jaune. Au milieu un portrait et, en lettres noires, l’inscription « Shakespeare and Company« , librairie anglophone dans le cœur de Paris. Ici, je dois placer un avertissement au lecteur : même si vous n’aimez pas les livres, même si vous n’aimez pas les Anglais, ou Shakespeare ou les Américains, les libraires ou Notre-Dame de Paris, je vous conseille de pousser la porte verte et d’aller voir à l’intérieur.

Il ne s’agit pas ici de livres, de littérature, ou de caractères d’imprimerie. On ne parle pas d’auteurs plus ou moins morts et alignés en rangs d’oignons sur des étagères qui commencent par A et finissent par ennuyer tout le monde. Ceci n’est pas une librairie. C’est un trou dans le temps. Un passage qui vous entraine l’autre côté du miroir, là où vivent les personnages qui viennent vous parler le soir, avant de vous endormir.

Une fois à l’intérieur, le monde change de perspective, de hauteur et de largeur. Une mer de livres se fend pour laisser juste assez de place à un couloir étroit. Des livres en haut. Des livres en bas. Des livres qui se perdent dans le ciel de poutres noires très loin, dans la nuit du plafond. Des tours de livres en équilibre mènent à un escalier hésitant jusqu’à un piano solitaire qui n’a pas besoin de pianiste pour jouer. Si vous continuez en direction de la lueur du jour, vous tomberez nez à nez avec un vaisseau spatial entièrement équipé. Environ un mètre soixante de haut et peut-être huitante centimètres de large. La profondeur, je ne sais pas. Il faut se couler à l’intérieur pour pouvoir pénétrer dans l’habitacle. Assis et isolé du monde, on se retrouve devant le tableau de commande, une machine à écrire vert pâle et militaire. La même machine qui a appris à mes doigts gourds l’art de la dactylographie, c’était au siècle passé. Vous avez pris du papier ? A4, si ce n’est pas vous commander. Insérez la feuille dans la fente prévue à cet effet, faites tourner le rouleau et écrivez. Ce que vous voudrez.

Une ligne. Au bout de la ligne, la machine émet un son magique. Ding. La clochette dit qu’il faut revenir à la ligne.

Ding.

Ici la ligne se termine.

Vous êtes arrivés à la fin de la réalité.

Trente-trois tours et puis s’en vont

Dans le monde noir vinyle qui tournait à trente-trois tours à la minute, il y avait toujours un moment de panique.
Un instant suspendu à la grille du transistor dans l’attente angoissée de l’annonce du titre de la chanson. Une bonne chanson est un instant fragile qu’on voudrait pouvoir retenir au creux de ses mains pour l’emporter avec soi. Pour écouter seul dans le noir et en boucle pendant des heures et des jours. Parce c’est urgent. Parce que c’est vital. Parce que votre tête s’est tout à coup remplie du son de cette musique et qu’elle a besoin de ces notes, comme votre bouche a besoin d’eau.

Au temps du noir vinyle, les présentateurs qui causaient dans le poste parlaient souvent d’autre chose. Et la musique, vous comprenez, cet intermède en couleurs entre deux causeries en noir et blanc, c’était tout à fait secondaire et pour tout dire parfaitement dégradant. Alors, le présentateur snobait la musique et laissait choir l’auditeur pantelant.

J’ai passé des heures ainsi, suspendu à mon poste de radio. En attendant que l’air qui s’était envolé revienne se poser sur mes ondes. Ensuite, il y a eu l’enregistreur et ses bandes toujours prêtes à s’embrouiller au plus mauvais moment. Il y a eu ce moment intense à essayer de me souvenir de paroles entendues dans un magasin. À courir ensuite chez le disquaire et lui chanter la chanson. A capella. Devant les autres clients stupéfaits et le disquaire consterné. De cette époque, je garde des bouts de phrases, des fragments de mélodies, des énigmes jamais élucidées que je traine comme du poil à gratter.

Tout à coup dans un restaurant, j’entends cette phrase musicale que je reconnais immédiatement. Trois ou quatre notes anonymes, stockées depuis des années dans un tiroir de ma mémoire grise. Trois notes recouvertes de poussière,  en attente d’identification. Je me lève et plante là les autres convives stupéfaits qui me voient traverser la salle et pointer mon téléphone portable en direction du haut-parleur encastré dans le plafond. Les autres clients du restaurant ont tous arrêté de manger.

Au bout de mon bras tendu, mon téléphone émet une courte vibration. Je regarde l’écran qui m’indique que la chanson date de 1981, qu’elle s’appelle Slow Hand et qu’elle est interprétée par les Pointer Sisters et prête au téléchargement qui s’achève alors que je n’ai pas encore regagné ma table. Il faut que je me raisonne pour ne pas partir sur le champ. Aller écouter en boucle cette chanson un peu sucrée, ce fragment fragile et transparent, exhumé par magie du temps lointain où j’allais chez le disquaire pour acheter des microsillons noir profond.

Trente-trois tours et puis s’en vont. Shazam est une belle invention.

Assis à dix mille mètres au-dessus du sol

Que faisais-je, assis à dix-mille mètres au-dessus du sol, côté couloir ?

Trois sièges alignés, les deux autres remplis par des fessiers qu’une paire de jambes aller débarquer à l’aéroport de Denver, Colorado, États-Unis d’Amérique. J’étais toujours en train de partir quelque part.
Les heures qui s’allongent dans une carlingue. La fatigue qui se réveille de l’autre côté du monde. La nuit qui tombe alors que mon estomac réclame un petit-déjeuner. Des heures de décalage noyées dans des pots de mauvais café. Les nuits d’insomnie et cette sensation diffuse de traverser le monde dans une balle de coton.

J’étais toujours en train d’aller quelque part

Et toujours les mêmes personnes. Les mêmes uniformes, toujours les mêmes questions, comment était le vol, le repas, le temps qu’il fait de l’autre côté de l’océan. Les affaires qui marchent ou ne marchent pas. Les réunions vides. Les diners interminables où l’alcool bon marché noie les rires gras et les sous-entendus lourds. Les mains moites à serrer. Les écrans blancs des présentations et des plans.
Les courbes qui s’envolent à crever le plafond.

Les courbes qui s’envolent sur un écran finissent toujours par s’écraser.

Pendant ce temps.

La vie s’écoule au compte-gouttes. Rouges, qui s’écrasent sans bruit sur le tapis. Il faudrait de toute urgence qu’un chirurgien pose douze points de suture sur cette plaie ouverte qui refuse de se refermer. Il faudrait repriser les fils du temps. Rester assis devant le soleil qui se couche ou se lève. Construire des cathédrales, des avions en papier, des jets d’eau qui retombent en été. Il ne faudrait pas oublier de ne construire rien ni personne, juste s’assoir sur la berge et regarder comme le monde était beau, avant d’être repeint couleur aéroport. En rouge vulgaire ou en gris béton. Se souvenir de la fine poussière blanche que le soleil soulève en été. Se souvenir de la nuit noire et remplie d’étoiles plus dures du fer à mâcher. Respirer L’odeur du foin qui sèche. Le vent. Les cristaux de glace suspendus dans l’air bleu par moins vingt degrés au-dessous de zéro. Garder en bouche le goût métallique des glaçons arrachés aux gouttières.
Ne jamais s’éloigner de l’enfance.

Regarder la vie quand elle est encore là.

Assis dans un avion, à dix-mille mètres au-dessus du sol, je suis souvent allé nulle part.

Les Frites de la Liberté

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin se trouve au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour parler d’une affaire compliquée.

Résumons.

Un jour, George Bush voit sur ses satellites des images en couleurs en provenance de Bagdad, Irak. Sur les photos, on distingue très clairement des fabriques de mayonnaise en pot. En zoomant à l’intérieur des pots, le président des États-Unis d’Amérique découvre horrifié la présence de crème fraîche 100% matière grasse et 2000 calories au centimètre carré, ou cube, c’est selon. En bout de chaine, une mention imprimée sur le haut des cartons d’emballage le glace d’effroi :  » 0 calorie Deluxe Mayonnaise ». Et juste en dessous : « For US use only », seulement pour estomacs américains.

George Bush vient enfin de découvrir l’origine de l’épidémie d’obésité qui ravage son pays. Partout dans les hamburgers, la mayonnaise zéro calorie est peu à peu remplacée par de la bonne grosse crème fraiche.  Une montagne de graisse. Une arme chimique de destruction massive. Le Mal Absolu.
Il n’y a plus une minute à perdre. Il faut détruire ces fabriques ennemies et le pays tout autour. Que la patrie en danger envoie sans délai ses enfants pour qu’ils versent un sang impur et rempli de mauvais cholestérol.  Donc, les États-Unis briquent leurs porte-avions quand un blanc-bec fin de race au profil d’aristocrate dégénéré monte sur l’estrade des Nations Unies pour dire que non, il n’est pas prouvé que l’utilisation prolongée de crème fraiche 100% matière grasse soit à l’origine du désastre sanitaire qui est en passe de faire éclater les panses étatsuniennes.
Oh putain. Quand George Bush voit ce vieux beau débiter en Français médiéval ses doutes délicats de fiancée rétive, son sang ne fait qu’un tour. Il convoque les états généraux de la première puissance du monde dans le bunker pressurisé prévu à cet effet. Il y a là le Pentagone, la CIA et le FBI. George W est dans tous ses états. Enfin, c’est qui le maître du monde ici ? Qui c’est qui a envoyé l’homme dans la lune et inventé le Coca à la Cola ? La voiture qui fait vroum ? Et l’essence, hein, l’essence, le pétrole, qui a été inventé au Texas, le pétrole c’est du poulet ? Non, bien sûr. Le pétrole c’est pas du poulet. Et il faut que ces Français arrogants et illetrés comprennent une fois pour toutes ce qu’il en  coûte de s’attaquer à l’Empire.

Là, ça devient un peu technique. Il faut savoir qu’en Amérique, les frites s’appellent « French fries », qu’on pourrait traduire par « frites françaises ». Il y a aussi le « French Kiss » connu chez nous sous l’appellation « rouler une pelle, ou alors une galoche ou une saucisse » mais nous nous éloignons du sujet.

Résumons.

Partout en Étatsunie, des établissements de restauration rapide font l’apologie des produits français. Mc Donalds et Burger King. Kentucky Fried Chicken et Taco Bell. Des traitres. Des collabos. De sournois agents de la propagande française. French fries par ici. French fries par là. French fries with MAYONNAISE! L’horreur absolue. Et c’est quoi la prochaine étape de l’invasion ? Un distributeur de Beaujolais à côté des fontaines à Coca ? Non, mes chers compatriotes. Nous résisterons jusqu’à notre dernier souffle face à l’arrogance de l’impérialisme français. À partir d’aujourd’hui, interdiction de mettre la langue dans le baiser. Embrassons-nous joyeusement. Embrassons-nous fougueusement mais surtout, embrassons-nous chastement. Par la toute-puissante autorité que Dieu – qu’il nous bénisse –  m’a confiée, je décrète également la fin des French fries qui seront immédiatement remplacées par des Freedom fries, les frites de la liberté. FREEDOM. Parce que la liberté a été inventée par et pour le peuple américain. Et aussi parce que ça commence aussi par F et R. C’est plus facile, pour retenir.

Ainsi fut – à peu près –  fait  en l’an de grâce 2003. La guerre fut déclarée le 20 mars 2003, nom de code « Iraqi Freedom » parce que George Bush avait retenu le nom depuis l’affaire des frites. Le 1er mai George Bush, toujours lui déclarait que la guerre était terminée et que le nom de code pour célébrer la fin des hostilités, c’était « Mission Accomplished ». Mission accomplie et fin de la guerre en Irak.

C’était le 1er mai 2003.
God Bless America. Que Dieu nous protège de l’Amérique.

Deux liens qui résument cette histoire de frites (en Anglais) et de guerre qui dissiperont les soupçons qui pèsent sur la rigueur spartiate de ce blog toujours soucieux d’effectuer un vrai travail de fond sur tous les sujets importants.

Et surtout cette chanson de Robert Plant qui dépote et que je vous laisse écouter ici.

Petit traité d’ataraxie bovine

La vache broute. Ensuite, elle rumine en regardant le train. Le soir, elle rentre à l’étable en attendant la traite du lendemain.

« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville. »

Verlaine a écrit ce poème pastoral en regardant le ciel par-dessus son toit mais une vache dans un pré aurait également fait l’affaire. La vache broute, simple et tranquille et mon Dieu que la vie est là, lorsque s’éteignent les lumières de la ville. De la vache, il me manque l’estomac en cascade, l’œil velouté et les quatre sabots plantés jusqu’au fond de la terre. Il me manque le port altier et le détachement des choses de ce monde. La linéarité marmoréenne. L’état de lévitation agreste atteint après de longues heures de digestion. Je mentionnerai même une absence totale d’ataraxie bovine, si je ne craignais pas le déchaînement de certaines forces philosophiques que l’association de ces deux termes pourrait provoquer.
Donc, la vache rumine, simple, tranquille et sans crainte du lendemain. Les trains passent et elle regarde. Les nuages passent et elle regarde. Elle connait le goût de l’herbe après la rosée et l’odeur sucrée des fleurs jaunes. Quand le soir tombe, elle rentre à l’étable. Demain, il y aura de l’herbe et des fleurs jaunes. Peut-être qu’il fera beau, demain.
Les trains repartiront vers la ville.
Les trains reviendront demain.
Il y aura des fleurs.
Et un autre demain après demain.

La vieille dame et le chat.

Novembre n’est plus novembre et l’ombre bleue du pin fait reverdir le gazon.

Je prépare une sauce bolognaise, mi-bœuf, mi-porc. Je sais, la viande, l’élevage et les émissions excessives de méthane, la planète qui chauffe. Je sais. Mangeons de la doucette ou mâchons du plancton. Mais l’hiver arrive et avec lui un froid de canard. Le temps n’est plus à la salade. Il faut du lourd, il faut du chaud. Du poivron rouge. De l’oignon. Une carotte coupée en dés. Trois gousses d’ail. Je sais, c’est excessif. Une gousse suffirait mais  l’ail c’est bon et ça fait rire les globules rouges. Du sel. Du poivre. De l’huile d’olive. De la sauce tomate préparée en été. La cuisine se remplit d’une merveilleuse odeur rouge et fruitée. Penché au-dessus de la poêle en ébullition, je salive abondamment. Dieu que ça sent bon. Dans l’eau qui frémit, je verse une livre de pâtes pour remplir trois grands estomacs. Ensuite, j’attends, en râpant du parmesan.

Dehors, le chat immobile est allongé au soleil. Les chats ne sont pas des gens comme vous et moi. Ils bâillent. Ils s’étirent. Ils font la sieste. Ils ont des coussinets à la place des pieds, on dirait qu’ils marchent en apesanteur. Ils suivent du regard le parcours énervé d’un moustique. Ils traversent la pelouse à la vitesse de la lumière. Ils organisent des combats de chats. Ensuite, ils retournent faire la sieste allongés au soleil.

Le chat de notre immeuble a des problèmes de poids. Rien de grave. Tout au plus, un léger embonpoint qui compromet sa tenue de route dans les courbes rapides. Cette surcharge pondérale s’explique par une tendance naturelle à la contemplation qui s’accentue avec l’âge. De la fenêtre de la cuisine, je le vois qui regarde le ciel pendant de longues minutes, immobile, la tête perdue dans les nuages. Tous les deux, nous vieillissons en regardant passer les nuages, le soleil qui se couche et la vie qui fuit par une coulée minuscule, tout au fond de l’ouest. Il marche plutôt qu’il ne court. Nous vieillissons au pas, le chat et moi, et vieillir au mois de novembre c’est vieillir deux fois. Dans l’assiette le Parmesan fait une petite montagne pointue. Le chat se lève et se dirige vers le fond du jardin.

Sur le petit chemin tracé par des plaques d’ardoise, je la vois qui s’avance, les cheveux gris et le manteau gris. Étique et sèche comme un coup de trique. Le chat lui tourne autour pendant qu’elle progresse avec précaution sur le sol inégal. Elle lui parle, je vois ses lèvres qui bougent derrière la vitre fermée. Le chat la regarde et elle s’assied, son dos gris sur la grosse pierre  grise échouée comme un aérolithe au milieu du jardin. Elle a posé son sac à côté d’elle. Sorti un paquet carré et plat, soigneusement emballé. Elle retire une à une toutes les couches de protection. Lentement. Avec d’infinies précautions. Elle ne veut rien froisser. Rien jeter. À côté d’elle le chat noir et blanc monte et descend du caillou. Renifle. Se frotte. Elle continue à lui parler, à déplier lentement chaque couche de papier qu’elle dépose bien à plat, à côté d’elle. Ils se parlent. Le chat monte et il descend. Elle fait non de la tête. De son nuage de cheveux gris. Elle n’entend plus très bien, pourtant le chat lui parle et elle répond. Elle arrive enfin au bout du déballage, à la dernière feuille de papier et le chat vole autour d’elle. Elle dépose la feuille à ses pieds avec, au milieu, quelque chose de rectangulaire qui ressemble à une tranche de pâté. Du chat, je ne vois plus qu’un bout de dos rond, noir et immobile. Elle a relevé la tête et regarde le ciel de novembre. Elle est presque transparente sous ses cheveux argentés. Elle attend que le chat termine. Il relève la tête. Il a terminé. Elle se baisse pour ramasser la dernière feuille de papier qu’elle remet dans son sac à main. Ensuite, elle se lève. Elle se dirige lentement vers l’entrée de l’immeuble. Elle cherche ses clés. Le soir s’est posé sur dimanche.

Au moment où elle pousse la porte d’entrée, le chat est parti et elle n’attend plus rien.

Toute l’horrifique vérité sur Marseille


Il fait moche. Il fait gris. C’est le moment d’aller à Marseille.

Prenons Marcel Pagnol.
Ses livres grésillent du champ des cigales que le soleil brûlant calcine en commençant par les pattes. La cigale a la patte fine. Le matin elle se réveille. Elle fait un brin de toilette. Elle lisse ses longs cheveux dorés. Elle s’étire jusqu’au bout des doigts. La cigale est paresseuse et c’est là son moindre défaut, alors que la fourmi est industrieuse, pauvre cloche.

Midi sonne et la cigale est encore en bigoudis.

L’après-midi avance. Sur l’étal, Fanny fait frire ses coquillages au feu vif du soleil qui embrase les pierres jaunes du Vieux-Port. La cigale apparaît sur le seuil du cabanon. Mini-jupe avec vue sur la mer. Choucroute peroxydée et talons de quinze centimètres. Elle fait un pas sur les dalles incandescentes et se dit que pour un mois de novembre, la bise peut toujours attendre. Au Bar de la Marine, César a noué sur son crâne les quatre coins d’un mouchoir propre. On n’est jamais trop prudent. Un peu plus au Nord, le Papet fait la sieste pendant qu’Ugolin mate Manon en immersion dans un lac en ébullition.
Décembre arrive. Le bitume surchauffé fait fondre les talons. La cigale porte une micro jupe ventilée et des tongs en fibre de carbone. Sur le Vieux-Port, fond le Bar de la Marine et les glaçons s’évaporent avant même d’avoir touché la surface du Pernod racheté par Ricard en 1975. Marseille, le Sud et le soleil qui éclate les cailloux. Marseille, le mythe de l’été de plomb qui transperce décembre. Une belle rigolade, une belle galéjade, une grosse inventade pour mieux caillasser les voitures des vrais Parisiens qui viennent s’échouer sur la Canebière.

Comment croire un Marseillais ? À plus forte raison, comment croire une Marseillaise, surtout lorsqu’elle est Parisienne ?

Gens du Nord, de l’Ouest et de l’Est, Périgourdins et Berrichons, Suisses, Belges et habitants du Grand Nord. Touristes hagards et abreuvés de propagande cigalière. Attention fiction ! Cinéma ! Propagande industrielle !
En vérité, il pleut à Marseille.
Il pleut. En rideau. En bourrasque. Par pleines lessiveuses. Sans discontinuer. Il pleut à la verticale. À l’horizontale. Il pleut des hallebardes. Et lorsque la pluie s’arrête, alors la pluie recommence. Le touriste humide jusque dans son intimité jure mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus. Il traverse la route à la nage, son parapluie éventré à la main. Il prend l’eau de toutes parts, pendant qu’Escartefigue fend le cœur de César, les pieds bien au chaud devant la cheminée qu’on a pris soin de couper au montage. Lorsque la manille est finie, tournée de chocolat chaud au Bar de la Marine. Transportées par les flots, les autos viennent s’échouer sur la rambarde du Vieux-Port. Monsieur Brun peut enfin assister à un autre naufrage que le sien.
De retour de Marseille, avec de l’eau plein mes valises, j’ai décidé de briser la loi du silence malgré les menaces d’une exilée parisienne* maquée avec tous les propagandistes du soleil éternel posé sur César, Marius et Fanny. Je dirai donc la vérité, fût-ce au péril de ma jeune existence. Touristes de tous les pays, ne croyez pas ce que vous racontent le cinéma et la littérature.

À Marseille, le soleil n’existe pas.

* Jeune femme de ma connaissance qui a fui la Ville-Lumière et écrit ce texte très beau sur à peu près le même sujet.