Petit traité d’ataraxie bovine

La vache broute. Ensuite, elle rumine en regardant le train. Le soir, elle rentre à l’étable en attendant la traite du lendemain.

« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville. »

Verlaine a écrit ce poème pastoral en regardant le ciel par-dessus son toit mais une vache dans un pré aurait également fait l’affaire. La vache broute, simple et tranquille et mon Dieu que la vie est là, lorsque s’éteignent les lumières de la ville. De la vache, il me manque l’estomac en cascade, l’œil velouté et les quatre sabots plantés jusqu’au fond de la terre. Il me manque le port altier et le détachement des choses de ce monde. La linéarité marmoréenne. L’état de lévitation agreste atteint après de longues heures de digestion. Je mentionnerai même une absence totale d’ataraxie bovine, si je ne craignais pas le déchaînement de certaines forces philosophiques que l’association de ces deux termes pourrait provoquer.
Donc, la vache rumine, simple, tranquille et sans crainte du lendemain. Les trains passent et elle regarde. Les nuages passent et elle regarde. Elle connait le goût de l’herbe après la rosée et l’odeur sucrée des fleurs jaunes. Quand le soir tombe, elle rentre à l’étable. Demain, il y aura de l’herbe et des fleurs jaunes. Peut-être qu’il fera beau, demain.
Les trains repartiront vers la ville.
Les trains reviendront demain.
Il y aura des fleurs.
Et un autre demain après demain.

La vieille dame et le chat.

Novembre n’est plus novembre et l’ombre bleue du pin fait reverdir le gazon.

Je prépare une sauce bolognaise, mi-bœuf, mi-porc. Je sais, la viande, l’élevage et les émissions excessives de méthane, la planète qui chauffe. Je sais. Mangeons de la doucette ou mâchons du plancton. Mais l’hiver arrive et avec lui un froid de canard. Le temps n’est plus à la salade. Il faut du lourd, il faut du chaud. Du poivron rouge. De l’oignon. Une carotte coupée en dés. Trois gousses d’ail. Je sais, c’est excessif. Une gousse suffirait mais  l’ail c’est bon et ça fait rire les globules rouges. Du sel. Du poivre. De l’huile d’olive. De la sauce tomate préparée en été. La cuisine se remplit d’une merveilleuse odeur rouge et fruitée. Penché au-dessus de la poêle en ébullition, je salive abondamment. Dieu que ça sent bon. Dans l’eau qui frémit, je verse une livre de pâtes pour remplir trois grands estomacs. Ensuite, j’attends, en râpant du parmesan.

Dehors, le chat immobile est allongé au soleil. Les chats ne sont pas des gens comme vous et moi. Ils bâillent. Ils s’étirent. Ils font la sieste. Ils ont des coussinets à la place des pieds, on dirait qu’ils marchent en apesanteur. Ils suivent du regard le parcours énervé d’un moustique. Ils traversent la pelouse à la vitesse de la lumière. Ils organisent des combats de chats. Ensuite, ils retournent faire la sieste allongés au soleil.

Le chat de notre immeuble a des problèmes de poids. Rien de grave. Tout au plus, un léger embonpoint qui compromet sa tenue de route dans les courbes rapides. Cette surcharge pondérale s’explique par une tendance naturelle à la contemplation qui s’accentue avec l’âge. De la fenêtre de la cuisine, je le vois qui regarde le ciel pendant de longues minutes, immobile, la tête perdue dans les nuages. Tous les deux, nous vieillissons en regardant passer les nuages, le soleil qui se couche et la vie qui fuit par une coulée minuscule, tout au fond de l’ouest. Il marche plutôt qu’il ne court. Nous vieillissons au pas, le chat et moi, et vieillir au mois de novembre c’est vieillir deux fois. Dans l’assiette le Parmesan fait une petite montagne pointue. Le chat se lève et se dirige vers le fond du jardin.

Sur le petit chemin tracé par des plaques d’ardoise, je la vois qui s’avance, les cheveux gris et le manteau gris. Étique et sèche comme un coup de trique. Le chat lui tourne autour pendant qu’elle progresse avec précaution sur le sol inégal. Elle lui parle, je vois ses lèvres qui bougent derrière la vitre fermée. Le chat la regarde et elle s’assied, son dos gris sur la grosse pierre  grise échouée comme un aérolithe au milieu du jardin. Elle a posé son sac à côté d’elle. Sorti un paquet carré et plat, soigneusement emballé. Elle retire une à une toutes les couches de protection. Lentement. Avec d’infinies précautions. Elle ne veut rien froisser. Rien jeter. À côté d’elle le chat noir et blanc monte et descend du caillou. Renifle. Se frotte. Elle continue à lui parler, à déplier lentement chaque couche de papier qu’elle dépose bien à plat, à côté d’elle. Ils se parlent. Le chat monte et il descend. Elle fait non de la tête. De son nuage de cheveux gris. Elle n’entend plus très bien, pourtant le chat lui parle et elle répond. Elle arrive enfin au bout du déballage, à la dernière feuille de papier et le chat vole autour d’elle. Elle dépose la feuille à ses pieds avec, au milieu, quelque chose de rectangulaire qui ressemble à une tranche de pâté. Du chat, je ne vois plus qu’un bout de dos rond, noir et immobile. Elle a relevé la tête et regarde le ciel de novembre. Elle est presque transparente sous ses cheveux argentés. Elle attend que le chat termine. Il relève la tête. Il a terminé. Elle se baisse pour ramasser la dernière feuille de papier qu’elle remet dans son sac à main. Ensuite, elle se lève. Elle se dirige lentement vers l’entrée de l’immeuble. Elle cherche ses clés. Le soir s’est posé sur dimanche.

Au moment où elle pousse la porte d’entrée, le chat est parti et elle n’attend plus rien.

Toute l’horrifique vérité sur Marseille


Il fait moche. Il fait gris. C’est le moment d’aller à Marseille.

Prenons Marcel Pagnol.
Ses livres grésillent du champ des cigales que le soleil brûlant calcine en commençant par les pattes. La cigale a la patte fine. Le matin elle se réveille. Elle fait un brin de toilette. Elle lisse ses longs cheveux dorés. Elle s’étire jusqu’au bout des doigts. La cigale est paresseuse et c’est là son moindre défaut, alors que la fourmi est industrieuse, pauvre cloche.

Midi sonne et la cigale est encore en bigoudis.

L’après-midi avance. Sur l’étal, Fanny fait frire ses coquillages au feu vif du soleil qui embrase les pierres jaunes du Vieux-Port. La cigale apparaît sur le seuil du cabanon. Mini-jupe avec vue sur la mer. Choucroute peroxydée et talons de quinze centimètres. Elle fait un pas sur les dalles incandescentes et se dit que pour un mois de novembre, la bise peut toujours attendre. Au Bar de la Marine, César a noué sur son crâne les quatre coins d’un mouchoir propre. On n’est jamais trop prudent. Un peu plus au Nord, le Papet fait la sieste pendant qu’Ugolin mate Manon en immersion dans un lac en ébullition.
Décembre arrive. Le bitume surchauffé fait fondre les talons. La cigale porte une micro jupe ventilée et des tongs en fibre de carbone. Sur le Vieux-Port, fond le Bar de la Marine et les glaçons s’évaporent avant même d’avoir touché la surface du Pernod racheté par Ricard en 1975. Marseille, le Sud et le soleil qui éclate les cailloux. Marseille, le mythe de l’été de plomb qui transperce décembre. Une belle rigolade, une belle galéjade, une grosse inventade pour mieux caillasser les voitures des vrais Parisiens qui viennent s’échouer sur la Canebière.

Comment croire un Marseillais ? À plus forte raison, comment croire une Marseillaise, surtout lorsqu’elle est Parisienne ?

Gens du Nord, de l’Ouest et de l’Est, Périgourdins et Berrichons, Suisses, Belges et habitants du Grand Nord. Touristes hagards et abreuvés de propagande cigalière. Attention fiction ! Cinéma ! Propagande industrielle !
En vérité, il pleut à Marseille.
Il pleut. En rideau. En bourrasque. Par pleines lessiveuses. Sans discontinuer. Il pleut à la verticale. À l’horizontale. Il pleut des hallebardes. Et lorsque la pluie s’arrête, alors la pluie recommence. Le touriste humide jusque dans son intimité jure mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus. Il traverse la route à la nage, son parapluie éventré à la main. Il prend l’eau de toutes parts, pendant qu’Escartefigue fend le cœur de César, les pieds bien au chaud devant la cheminée qu’on a pris soin de couper au montage. Lorsque la manille est finie, tournée de chocolat chaud au Bar de la Marine. Transportées par les flots, les autos viennent s’échouer sur la rambarde du Vieux-Port. Monsieur Brun peut enfin assister à un autre naufrage que le sien.
De retour de Marseille, avec de l’eau plein mes valises, j’ai décidé de briser la loi du silence malgré les menaces d’une exilée parisienne* maquée avec tous les propagandistes du soleil éternel posé sur César, Marius et Fanny. Je dirai donc la vérité, fût-ce au péril de ma jeune existence. Touristes de tous les pays, ne croyez pas ce que vous racontent le cinéma et la littérature.

À Marseille, le soleil n’existe pas.

* Jeune femme de ma connaissance qui a fui la Ville-Lumière et écrit ce texte très beau sur à peu près le même sujet.

La chanson de la pluie

Tout est calme dans la maison.
Les dimanches d’automne sont deux fois plus dimanche. Le silence est deux fois plus doux étouffé par la brume, et le bleu dans le ciel est deux fois plus bleu. C’est un dimanche d’automne, le matin. J’écris et c’est difficile. Alors j’attends que mes phrases s’alignent en regardant dehors, le jardin et les feuilles encore vertes qui ne savent pas que la fin approche. Le clavier, l’écran et le silence. Les feuilles vertes et le ciel bleu. J’attends la fin des points de suspension. Aucun bruit.
J’attends en regardant l’écran.
Alors, tout doucement au milieu du silence, un timide accord de guitare. Un accord désaccordé, pas bien réveillé. Les doigts qui pincent les cordes, une par une, pour régler la note qui monte et qui descend, on dirait qu’elle a mal au cœur. On dirait qu’elle va pleurer. La corde se tend et se détend. Elle rejoint les autres cordes. Encore un ajustement. J’écoute. J’attends le moment où l’accord sera réveillé. Ça dure encore quelques secondes. Il a y une pause et d’un seul coup, toutes les cordes vibrent parfaitement. Je n’y connais rien en musique. Je sais juste que cet accord a la couleur de l’automne. Dans sa chambre, mon fils aîné doit être encore dans son lit. Allongé, sa guitare sur le ventre et les cheveux en bataille sur son oreiller.
Il joue, plaque ses accords parfaitement assortis à la couleur de l’automne. Je ferme les yeux pour mieux voir le ciel bleu que la pluie a lavé. Je ferme les yeux pour mieux écouter. Je n’y connais rien en musique, mais je connais le son de l’automne quand il glisse sans bruit sous la couleur de l’été. La musique que fait la fête, lorsque la fête est finie. L’absence de ses doigts qui fait une trace légère dans le creux de ma main.

This is the springtime of my loving.
The second season I am to know.

Né en 1988, mon fils aîné reprend sur sa guitare des notes inventées par Jimmy Page. Une chanson de Led Zepplin, The Rain Song, écrite en 1973. Note pour note ou presque. Je détecte une ou deux variations qui s’écartent de la version enregistrée en studio. Je pense à un concert et puis j’oublie. Mon esprit s’envole et j’écoute avec mon cœur la guitare de mon fils qui me parle de l’automne. Ces deux garçons avec moi depuis toutes ces années. J’ai toujours pensé que les autres ont un plan dans leur tête, qu’ils ont déjà tout préparé. Les cartables en cuir, les cours d’Anglais et de Chinois, de tennis, de golf. Ce qu’il faut faire ou pas. Ce qu’il faut dire ou pas. Ce qu’il faut penser ou pas. Les bonnes manières. Les bonnes écoles. Tu seras docteur comme papa. Ou président. Conducteur de bus ou d’avions. Avocat. Plombier, tu épouseras une plombière. Marguillier, tu épouseras une marguillière. Alors que moi, je n’ai jamais su. Jamais eu de plan pour eux. Juste une grande peur initiale suivie d’une joie immense de les avoir rencontrés, de les avoir connus, de les avoir aimés. Mon plan, c’était de leur montrer le monde, la montagne et la mer. Mon plan, c’était de les écouter. Mon plan c’était de leur montrer ce que je suis, sans leur dire ce qu’il faut faire. Mon plan, c’était de rester translucide pour que mon empreinte reste légère.
J’ai tellement aimé dessiner. Écrire. Écouter les cordes qui vibrent sur le manche d’une guitare sèche ou d’une Stratocaster rouge. Courir. Traverser les forêts chaudes de l’automne sur un vélo silencieux. Tous ces petits bouts de moi qui ont fini par traverser cet écran translucide.
Upon us all a little rain must fall. Un peu de pluie doit tomber sur chacun d’entre nous.
Tout est si calme dans la maison. L’automne se pose en douceur sur la terre. Mon fils aîné est toujours dans sa chambre. Il joue pour lui tout seul. Il reprend au début. Il laisse parler sa guitare. The Rain Song, la chanson de la pluie.
Dehors, il fait si beau.

J’ai parfois l’impression d’être arrivé quelque part.

Conversation avec ma muse


Sur le coin de ma table, deux bracelets ronds entourent le vide laissé par ses poignets.
Dans un coin de ma tête, elle me regarde, penchée sur mon épaule. Elle me dit que c’est pas mal, en appuyant sur le « a ». Elle me dit aussi que je tricote, que je minaude. Que je tortille de la virgule, qu’il y a trop de mots. Que mes effets de style, je peux me les mettre où je pense.

Elle me dit qu’il faut que ça sente. Que ça dégouline. Que le sang qui coule est épais et tiède. Que la nuit tombe avec fracas. Elle me demande si j’ai déjà pleuré, si je sais que les larmes ont un goût de métal. Elle me demande si je suis déjà tombé, si je connais le bruit mat que fait un corps qui touche le sol. Elle me dit qu’il y a trop de mots dans mes phrases. Penchée sur mon épaule, elle secoue la tête en disant non, ce n’est pas ça.

Elle me regarde et secoue la tête. Il y a trop de mots. Et pas assez de vie. Et pas assez de mort. Ceci n’est pas une dissertation. Elle sent bon. Elle me dit que je me dissipe et moi je lui dis qu’elle sent bon. Elle me dit que ce n’est pas la question. Qu’il faudrait que je me secoue, qu’à ce rythme, il faudra au moins un siècle pour arriver jusqu’au bout de l’histoire. Je lui réponds que ne n’ai pas que ça à faire, trier les mots pour faire saigner mes phrases.

Elle secoue encore la tête. Elle dit A-lors, fais ce que tu as à faire. Je lui dis c’est ça, je fais ce que j’ai à faire. Et que je n’ai pas besoin d’une muse pour recompter mes mots. A-lors, elle s’enfuit en riant par un coin de ma tête.

Avant de partir, elle dit encore : « N’oublie pas, pour ma peine, tu me dois un livre de chair. »

C’est une muse qui a de l’esprit.

Moi si j’étais une femme.

Je porterais de hauts talons hauts. Ou des ballerines. Peut-être que  je mettrais du rouge à lèvres pour colorier les jours gris. J’aimerais les robes légères, les sandales qui claquent sur les pavés chauds de l’été, j’aimerais les pantalons fuselés à la taille basse, j’aimerais une vieille couverture où enrouler ma tasse de thé. J’aimerais l’été, j’aimerais la mer, les bikinis dépareillés. J’aimerais les pulls d’homme qui descendraient jusqu’aux genoux. J’aimerais me préparer pour le soir, les crèmes les pinceaux et le blush. J’aimerais le noir au beau nom de khôl. J’aimerais la caresse du soleil sur mon visage nu. Mes cheveux longs éparpillés par le vent.

Moi, si j’étais une femme, et que je devais tomber raide dingue d’un homme, raide dingue sur le champ,  j’aimerais Marlon Brando en T-shirt blanc. J’aimerais Brad Pitt dans « Et au milieu coule une rivière. » J’aimerais Keith Richards à cent mille ans. J’aimerais Morgan Freeman à 150 ans. J’aimerais Lenny Kravitz, là tout de suite et maintenant. Je serais prête à tomber raide dingue pour un homme qui aurait de la gueule avec du feu dedans.

Moi, si j’étais une femme.

Je n’aurais aucun regard, pas l’ombre d’un frisson pour un vieux bonhomme petit et gros dans une chambre d’hôtel. Pas la moindre émotion. Et même si je le surprenais nu au sortir de son bain, je détournerais le regard pour ne pas voir les chairs qui tombent et la graisse qui pend. Pour ne pas voir les poils épars perdus sur des seins plus gros que les miens. Pour ne pas voir les premières taches de la mort sur ce ventre enceint.
Moi, si j’étais une femme, comment aurais-je pu, dès le premier regard, désirer ce type vieux, gros et la queue en avant. Je sais bien que je suis un homme, mais ne me prenez pas pour une conne. Je veux bien que Brad Pitt m’entraine à l’instant sous une porte cochère ou  que Morgan Freeman m’enferme dans le placard à balais. Mais lui, vous l’avez regardé ? Il lui manque tout : le format, l’allure, l’étincelle et cette chaleur diffuse qui fait qu’on pourrait parfois se jeter dans les bras d’un homme. Vous l’avez regardé ? Vraiment ? Imaginé nu dans sa chambre d’hôtel ? Fermez les yeux un instant et mettez-vous dans la peau de cette femme. 9 minutes laissent peu de place à l’imagination. 9 minutes sont avant tout l’affaire de deux corps qui se reniflent avant de se  reconnaitre. Deux corps. Son corps à lui. Un objet de désir. Vous le croyez ? Vraiment ?

Moi, si j’étais une femme, je ne croirais pas trop aux histoires que racontent les hommes.

 

Chansons d’automne


Je vais vivre quelques semaines avec Barbra Streisand. Quelques semaines ou quelques mois. Ou quelques années peut-être.  Sa voix calée dans l’habitacle de ma voiture. Sa voix calée entre mes deux oreilles. Sa voix  dans les tons dorés de l’automne. Sa voix qui craque dans la cheminée. Sa voix au printemps. Sa voix de crépuscule dans l’été que la mer étale. Sa voix majuscule. Souple. Bronzée. Voilée. Murmurée. Puissante. Fragile. Intacte. Même quand tous les printemps s’en sont allés.
« When all the Springs have come and gone. »

Quand tous les étés se sont noyés dans tous les mois de septembre, Barbra Streisand regarde les feuilles de sa vie qui se ramassent à la pelle. Elle prend une feuille rousse. Une feuille blonde. Une feuille rouge, au rouge passé.  Elle s’assied sur un tabouret de bar. Elle regarde la salle suspendue à son souffle. Elle sourit. Le piano envoie deux notes de jazz pour faire danser les étoiles. Et elle chante. Ou elle parle, c’est pareil. Elle raconte des histoires qu’elle connaît par cœur. Ce qu’elle a retenu. Ce qui compte le plus.
« What matters most »

Il y a de la poussière dans What Matters Most. Des plaines aussi larges que le ciel. De la terre qui fume après la pluie. Du vent tiède et de la solitude. Du jazz après minuit. Il y a peut-être tout ce que l’Amérique nous a donné de meilleur dans cette voix que le temps ne parvient pas à altérer.

Le rêve brisé  d’un été sans fin qui finit par se terminer.

Au fil de Nino

Je m’appelle Nino.
Je pèse 1 kilo 900 grammes et mesure 43 centimètres.
Je suis né le 26 novembre 2008 à 9 h 07 et je me suis éteint ce jour à 10 h 55.

Au fil de Nino raconte l’histoire de Géraldine Marine et de son garçon Nino. Un journal qui ne serait pas vraiment un journal. Disons un carnet de bord écrit par un capitaine fantasque qui remplirait ses phrases d’onomatopées qu’on lit habituellement dans les bandes dessinées. Quand la porte de sa chambre d’hôpital s’ouvre, la porte parle et elle dit : « WOUFFF ». Géraldine est Belge vous comprenez. Elle vit à Bruxelles.
Un jour on lui apprend qu’elle attend un bébé. 97 jours plus tard, il y a une fuite. Le liquide dans lequel son bébé grandit, ce liquide s’échappe et c’est très dangereux. On allonge Géraldine sur le lit de la chambre 14, à l’hôpital Saint-Bidule. La vue est jolie et le programme se résume à une phrase : interdiction de se lever. Alors commence une croisière immobile sur les vagues d’un matelas rempli d’eau. WOUFF, la porte qui s’ouvre à toute heure du jour et de la nuit. Les prises de sang et les échographies. Les infirmières et les médecins. Ossi, le mari de Géraldine qui débarque avec de vrais repas. Des brassées de roses qui comptent les jours que Nino et elle passent dans la chambre 14 en attendant qu’il soit assez grand pour venir au monde. La croisière dure 113 jours. Nino arrive le 26 novembre à 9 h 07. Il repart le 26 novembre à 10 h 55.

Bien plus qu’un journal de bord, Au fil de Nino est avant tout un récit qui explique ce qui se passe entre une maman et son enfant pendant le temps d’une grossesse. Comment ils se parlent et comment ils s’aiment. Comment ils se tiennent les coudes quand les choses vont mal. Ce livre raconte également l’hôpital-bureaucratie, les horaires décalés et les prises de sang au petit matin. Mais il y a aussi l’hôpital-lieu-de-vie, le personnel qui se prend d’affection pour cette maman hors-normes. Le Dr Claire qui la suit jusqu’au matin du 26 novembre et au-delà.

Au fil de Nino est un livre en couleurs où les sages-femmes rient en remplissant d’eau un matelas.
Au fil de Nino est un livre noir et blanc où un petit garçon meurt. Ou ne meurt pas. C’est selon. Après son départ, Géraldine part en voyage avec son mari. Elle essaie de trouver son chemin. Elle installe Nino dans chaque endroit du monde.

À la fin du livre, Géraldine a 36 ans et Nino brille quelque part.

Vous retrouvez l’auteur sur son site et son livre sur amazon

Moi non plus

Je t’aime. Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerais. I honestly love you. Miss you. Peu m’importe si tu m’aimes. Que je t’aime. Ne me quitte pas, I’m still loving you. Ti amo.  Parler d’amour. And I love her. Love me do. Hoplessly devoted to you. Amoureuse. Mourir d’aimer.

Dans le poste de télévision. A la radio. En cœur avec dix mille briquets. En voiture ou en avion.  En cage dans l’ascenseur. Au restaurant ou en boite et jusque dans les toilettes, la jupe ou le pantalon en tire-bouchon sur les chevilles. Les yeux fermés dans le noir. Les yeux ouverts en courant. Au temps des slows et de la boule à facettes. En trois dimensions avec stimulation sensorielle. A tort ou à raison. Avec mon consentement. A mon corps défendant. Tout petit déjà. Devant la porte de l’incinérateur.

En flots continus. Je t’aime. Moi non plus. Je te  quitte. Tu me manques. Quand on n’a que l’amour. Il n’y a pas d’amour heureux. Combien de coups de foudre ? De moments d’extase ? Combien de râles et de moments d’abandon ? Combien de cris de rage et de ruptures déchirantes ? Combien de fonds du trou ? Combien de menaces  et combien de suicides plus ou moins évités ? Si tu pars je me tue, si tu pars, tu éteins mon soleil, je mourrai si tu pars. Combien de nostalgies au moment où vient l’apaisement ? Combien de lunes avant que la mer efface sur le sable le pas des amants désunis. Rappelle-toi du temps où nous étions éperdument amoureux, Remember when we were crazy in love. It used to be so easy. En ce temps-là, c’était si facile, il suffisait que tu me touches pour que je m’envole, one touch and I was high. I miss the days when we were crazy in love. Je voudrais tant revivre ces jours où nous étions éperdument amoureux.

Combien de chansons d’amour, tous les jours, en comptant les années bissextiles ? Des chansons faciles ou difficiles, qui rentrent dans votre cerveau comme dans du fromage de tête ou du Parmesan. Des chansons emprisonnées pour des siècles dans votre boite crânienne. Tous ces refrains faciles ou difficiles qui s’inscrivent à l’encre indélébile sur les parois de nos mémoires. Qui nous imbibent jusqu’au fond des os. Tous ces mots qui finissent par s’installer. Former des associations. Des idées. Une certaine idée de l’amour. Une mécanique des sentiments entraînée par les lois de la physique des corps qui s’enlacent, s’envolent et finissent par retomber lourdement sur le sol.

A quoi ressemble l’amour sans les chansons d’amour ? Sans tous ces mots, ces cris, sans cette femme qui implore à genoux, sans cet homme qui désire à genoux ? Est-ce que l’amour devient plus léger ? Plus habitable ? Plus carré ? Est-ce qu’il reprend sa place tout au fond, près de la fenêtre et du radiateur ? Est-ce qu’il vire du rose au noir ? Est-ce qu’il s’évapore ? Est-ce qu’il existe encore ? A quoi ressemble l’amour sans Julio Iglesias ? Sans le chewing-gum de Julia Roberts dans Pretty Woman, le mouchoir de batiste d’Emma Bovary ? Sans l’agonie sans fin de Marguerite Gauthier en format de Poche ou à l’opéra ?

Est-ce qu’il y aurait encore des fleuristes ? Des fabricants de guimauve ? Des cœurs roses fourrés au chocolat ? Est-ce la vieille fée transformerait la robe de Cendrillon ?

Est-ce qu’on s’aimerait encore sans toutes ces chansons ?

Avec, par ordre d’apparition sur scène : Lara Fabian, Francis Cabrel, Olivia Newton-John, The Rolling Stones, Édith Piaf, Jonhny Halliday, Jacques Brel, The Scorpions, Umberto Tozzi, Ute Lemper & Art Mengo, The Beatles, Véronique Sanson, Serge Gainsbourg, Georges Brassens, Yves Montand et c’est Kim Carnes qui était Crazy in Love.

Pomme de terre

A l’opposé de la pomme qui grandit sur l’arbre, la pomme de terre grandit sous l’arbre.

Voici un légume introverti, de forme plus ou moins allongée et de surface plus ou moins cabossée. Une structure minimale : au milieu, la chair et tout autour, la peau.  Je vais vous dire, la pomme de terre, c’est le dépouillement, l’épure, la forme qui ventouse la fonction. Aucun chichi. Que de l’essentiel.

Un coup de pioche et elle se retrouve dans votre casserole. Plongée dans l’eau, la pomme de terre cuit un point c’est tout. Quand elle est cuite, elle se mange et voilà tout. Le reste, c’est de la littérature. Toutes ces préparations, ces mises scènes sophistiquées ne sont rien d’autre qu’un épiphénomène. Que l’une des multiples manifestations de la perplexité de l’âme humaine, de son angoisse lorsque arrive l’heure du repas du soir, que le frigo est vide et les enfants affamés. Face au vide et aux invites lascives de la restauration rapide, l’âme humaine décide que ce soir, ce sera purée, à cause des vitamines ou de ce que vous voudrez.
La pomme de terre se laisse faire et c’est là son moindre défaut.

Pour le conditionnement, la pomme de terre se fait en sac. Souvent plastique. Souvent transparent. Là encore l’âme humaine vient mettre son grain de sel et précise que la pomme de terre est ferme ou alors pas trop ferme ou alors carrément farineuse ce qui favorise la formation de purée, voir plus haut.
Sur le plastique, je lis donc : Pommes de terre. Farineuses – pour purée, gnocchi, gratin. Ça, c’est le mode d’emploi.

Sur la face arrière du sac, je lis, en lettres capitales : COMPOSITION : POMMES DE TERRE.

Et là, je crois bien que je vais passer l’âme humaine au presse-purée pour en faire de la pâtée Ronron. Apprenez donc que la pomme de terre est composée à 100% de pommes de terre. Rien d’autre. Rien que de la vraie bonne pomme de terre. Aucune trace de Gruyère ou de chocolat. Aucun colorant. La pomme de terre se compose de pomme de terre. Exclusivement.

Mais enfin qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que l’âme humaine a bu ou fumé la moquette ? Est-ce que le fabricant du sac veut se protéger contre une plainte en nom collectif déposée aux noms des gens qui mangent des pommes de terre en pensant que ce sont des sardines ? Est-ce pour prévenir les effets du cancer de la pomme de terre ? Est-ce que la pomme de terre va se retourner contre nous ? Aux armes citoyens ! Tapie en rangs serrés, dans l’ombre de nos sillons, la pomme de terre fomente sa révolution.

En face du frigo, j’ai des envies de batte de baseball. Mon sac de pommes de terre à la main, je pense qu’il me faut du lait, pour la purée. Pour la purée, il faut du lait. Du lait blanc. Du lait livré en bouteilles. Du lait qui coule, en quelque sorte.

Sur la bouteille, je lis en lettres capitales : LAIT.
Et un peu plus bas : CONTIENT DU LAIT.