Sous la jupe anglaise, 2ème partie

karmaNous étions à Newcastle, vous vous rappelez ? Bob, sa compagne, sa fille et moi franchissons le seuil cossu d’une pizzeria penchée au bord de l’eau.

Installation, décryptage du menu, l’entrée arrive et là, la quarantenaire se tourne vers moi pour me lâcher dans l’ordre qu’elle est infirmière, qu’elle suit une formation en psychiatrie et qu’elle et Bob (l’ex-futur vizir) sont ensemble depuis trois ans. Je me réjouis dans mon cœur. Mais ce n’est pas fini. Elle me précise que, depuis trois ans, elle effectue un travail en profondeur sur Bob pour nettoyer son karma. Que ça commence à prendre forme, qu’elle a dû être très stricte au début parce qu’il était un peu rétif, mais maintenant ça va mieux. Elle lui a fait subir une série d’épreuves qui l’ont purifié mais il reste du travail pour que son karma soit intégralement dératisé. En face d’elle Bob approuve, le regard extatique. Elle continue en disant qu’elle a entièrement réorganisé la vie de son homme, qu’elle a aussi planifié leurs vacances jusqu’en 2011, chaque vacance une nouvelle activité, une nouvelle découverte, cette année le jet ski, l’année suivante la plongée, après j’ai oublié. Elle dit aussi qu’elle contrôle les dépenses du ménage, qu’elle épargne depuis toute petite, qu’elle a sa propre réserve de chocolat qu’elle mange toujours avec du thé à la menthe ou du vin blanc sec. Sinon le chocolat ne descend pas. Il faut préciser qu’au physique, c’est une personne refaite partout avec discrétion, passée aux UV avec mesure, avec des trucs en or jaune qui pendent et tintent dans la pénombre. Quand elle prend un verre, tu vois bien qu’elle réfléchit au meilleur geste, au mouvement classe, et quand elle rit c’est pareil, elle commence par aligner les petites rides d’expression, pas trop tirer dessus pour ménager les tissus. Après elle laisse échapper un petit son charmant, on reste sans voix devant tous ces effets spéciaux.

Pendant tout ce temps et toutes ces explications, Bob la regardait, on aurait dit Bernadette Soubirous. Comme on en était toujours au nettoyage du Karma, j’ai fini par demander si son départ de notre entreprise ne faisait pas partie du Grand Master Plan. Et là elle m’a regardé bien au fond des yeux et dit que tout à fait, c’était la dernière étape, la libération et l’explosion de tous les possibles, que Bob était maintenant aussi libre que Max et que d’ailleurs, la semaine prochaine, il pourrait commencer à construire le patio de leur maison, chose qu’il avait été infoutu de réaliser pendant toutes ces années passées à travailler. Elle a dit que pour la suite, elle avait un plan pour lui, mais qu’elle devait encore réfléchir avant de donner tous les détails.

Tout ça m’a paru très bien et très organisé.

En partant, j’ai souhaité bonne chance à Bob en pensant au patio et toutes ses brosses à reluire pour que son Karma brille comme un sou neuf

Sous la jupe des cerises

cerisesJe sais, c’est pas bien.
Pas la saison. Pas le moment. La planète se réchauffe. Dans le ciel les avions lâchent des gaz toxiques en continu. La banquise fout le camp. Le Pôle Nord glisse vers le Pôle Sud entraînant les ours blancs vers des plages de sable blanc.
N’empêche qu’en plein milieu du rayon fruits et légumes il y avait un présentoir chargé de cerises qui me tendait les bras. J’ai pensé qu’on était à peine entrés dans avril. Je me suis précipité vers les salades, de saison si possible. De là, je me suis dirigé vers d’autres légumes mais j’avais oublié les pommes. Les pommes, juste derrière les cerises, justement. Un grand bac allongé, rempli de cerises rondes, la peau pourpre et brillante et la croupe tendue à la limite de l’éclatement.
J’ai pas pu.
J’ai jeté un coup d’œil rapide autour de moi. Les autres clients regardaient les prix, lisaient les étiquettes, les plus chenus à l’aide d’une loupe gracieusement installée sur les chariots par un propriétaire sensible aux affres du troisième âge. C’était le moment. J’ai glissé une barquette en douce dans le chariot. Sous la salade. À la caisse, j’ai pris un air dégagé. Les courses pour toute la semaine et pour trois personnes, dont deux adolescents mâles et pourvus d’estomacs télescopiques : sur le tapis roulant, il y en avait pour au moins deux mètres de nourriture. La caissière était ailleurs. Elle a passé les cerises au scanner sans même les regarder. Arrivé au garage, je n’y tenais plus. La tête dans le coffre ouvert, à l’abri des regards, j’ai ouvert l’emballage transparent. Les papilles frémissantes à l’idée de la chair tendre et liquide, remplie du parfum de fleurs, de soleil et de miel vert.
J’ai mordu dedans.
J’ai trouvé un goût de gélatine avec une coque en plastique autour.
Ça m’apprendra à réchauffer la planète.