REQUIESCANT

Quand la vigne aura disparu, ils inventeront le vin en cube

Quand les glaciers auront disparu, ils iront boire l’eau de la lune

Quand le blé aura disparu, ils mangeront du pain en tube

Quand les cerises auront disparu, leur printemps aura la même odeur

Quand les arbres auront disparu, leur printemps aura la même couleur

Quand la terre aura disparu, leurs cercueils voleront

QUAND LA TERRE SERA MORTE, LES CONS SURVIVRONT.

Garder les hommes ou les moutons

Devant, le sable jaune.

Il fait si chaud que la ligne d’horizon bouge, flotte, ondule, monte, liquide vers le ciel bleu pétrole. Le soleil en fusion coule des lames de chaleur blanche.  Sur ma tête un chapeau. Devant moi des silhouettes vagues. Une longue tunique du même bleu que le ciel trace le chemin au bout de son bâton. Saïd était berger. Il conduisait les moutons avant de conduire les femmes et les hommes sur les routes que le vent défait, au milieu du désert. Il marche sur ses sandales plates et larges. Il effleure sans effort la surface du sable alors que nos pas nous enfoncent. Nous sommes lourds, il est léger. Il danse et nous marchons. Quelques fois, il se retourne. Il s’arrête et contemple son troupeau en désordre. Il lève son bâton. Il crie. Il attend. Le troupeau se rassemble autour de lui. C’est lent. C’est désordonné. Il attend. Je crois qu’il préfère les moutons.

Quand tout le monde est là, il montre une empreinte en escaliers laissée par une vipère des sables. Un papillon à l’allure d’avion furtif. Une  plante miraculeuse. Il déchiffre pour nous les signes. Il parle couramment la langue du désert. C’est un berger et nous sommes des moutons. Ce jour-là, Saïd s’est arrêté au fond d’une combe, un passage assez large, on aurait dit l’empreinte sinueuse d’un ruisseau avalé par le sable. Il s’est baissé et son bâton a fouillé le sol à un endroit bien précis. Il a avancé d’un pas ou deux et s’est accroupi pour dégager le sable à deux mains. Il a repris son bâton, l’a enfoncé d’un seul coup dans le sol qui a émis un son creux.  Ses mains ont continué leur travail et l’anse d’un couvercle est apparue. Ensuite, le couvercle tout entier, caché à trente centimètres sous le sol, au milieu du désert. Il a bien nettoyé la surface brillante, soufflé sur les derniers grains de sable.  

Nous nous tenions penchés au-dessus de lui. Il nous a demandé de nous écarter. Il devait regretter les moutons. Sous le couvercle, il y avait une bouteille découpée au milieu et accrochée à un fil métallique. Le silence s’est fait, alors que la bouteille descendait jusqu’au fond du trou noir. Il y a eu un bruit d’aspiration. Nous étions happés par le trou. Saïd s’est retourné pour nous dire de nous écarter. Encore. Il devait regretter ses moutons. Il a tiré sur le fil métallique, saisi la bouteille par le fond et fait gicler sur nous les mille gouttes froides de cette eau brillante qui dormait dans le lit du désert.

Nous nous sommes éparpillés en tous sens. Saïd a ri. Pour une fois, il n’a pas regretté ses moutons.  

Tout va bien se passer.

J’ai un doute.
Un doute tentaculaire. Le doute m’enlace et ne me quitte plus. Doute, ne me quitte pas, reste autour de moi.

Je me souviens. Des devoirs et des leçons. De l’importance du calcul. De l’importance de la multiplication, de l’addition, de la soustraction et des bénéfices sous le trait noir.  De l’importance de l’ennemi qu’on peut bouter hors des frontières. De l’importance des flingues qui boutent l’ennemi hors des frontières. Du sérieux nécessaire à la bonne marche des affaires du monde. De l’importance de la cravate rouge posée sur la chemise blanche au milieu du « V » impeccable formé par la bordure symétrique d’un costume gris anthracite.

Il nous faut de vraies limousines avec des vitres opaques. Des carrosseries funèbres. Il faut des gardes du corps équipés d’oreillettes. Il faut un hélicoptère pour survoler le tout. Il faut des gens sérieux. Il faut des gens qui ont le profil du poste. Des gens qui ont étudié dans les écoles qui apprennent à soustraire les bénéfices sans aditionner les inconvénients. Il faut aussi le gabarit et l’expérience. Et surtout de l’argent, il faut beaucoup d’argent. De l’argent comme s’il en pleuvait.

Enfin, il faut des caméras, des micros, une estrade, un drapeau, et un beau président dans sa veste anthracite pour nous dire que tout va bien se passer.
Je ne suis pas rassuré. J’ai un doute.

Faire des trous dans l’eau


Prenez un bateau qui traverse les océans.

Le bateau s’arrête, renifle. Tiens. Ça sent le pétrole! Explosion de joie. Les bouchons de Champagne s’élancent vers le ciel intensément bleu. Les bouchons retombent. Gorgés d’eau, les bouchons finissent par s’enfoncer dans le grand bleu.  Arrivés au fond, les bouchons obscurcissent la vue sur l’entrée des grands abysses et les baleines tombent dedans. Les bouchons perturbent la digestion du requin blanc peu habitué à manger du bois. Le requin blanc a des brûlures d’estomac. Le requin blanc est énervé. On le prend pour un végétarien. Il part à la recherche de chair fraîche. Il avale un surfeur entier. Dans sa précipitation, il oublie d’enlever la peau en néoprène. La peau ne passe pas. Le requin est ballonné. Un hoquet le saisit. Il ouvre la bouche. Il entonne d’un seul coup un hectolitre d’eau acide qui lui décape les intérieurs. Le requin blanc rejoint les baleines au fond des abysses.  

Devant ce désastre écologique sans précédent, la British Petroleum décide de prendre des mesures sans précédent. Des mesures radicales. Des mesures définitives pour que la mer reste à jamais la mer. BP rappelle tous ses bateaux. Sur tous les océans. BP descend au fond des cales. Saisit toutes les caisses de Champagne et les remplace par de l’eau plate.
Plus de rejet de CO2! Plus de bouchons! Il suffisait d’y penser!

Toi aussi, arrête le Champagne. Sauve la planète avec BP!

Le Vent Nous Emportera. Encore.

Notez, s’il vous plaît. Pour faire un film il faut :

– Un scénario hollywoodien découpé en tranches égales.
– De grands acteurs hollywoodiens siliconés.
– Des effets spéciaux hollywoodiens avec des explosions et des bagarres au ralenti.
– De la musique hollywoodienne qui fait sursauter aux moments de grande tension.
– Et surtout, une histoire d’amour sous-jacente quel que soit le sujet. Par exemple, l’invasion de l’Amérique par des extraterrestres bisexuels gélatineux.

L’histoire d’amour comportera 7 phases principales :
1) L’éveil des sens. Il s’agit avant tout d’un échange de regards énamourés.
2) Le premier baiser qui consiste en une bouillabaisse de langues sur fond de soupirs, voire de râles profonds pour les films à gros budget.
3) L’accouplement frénétique et néanmoins suggéré. Il sera de bon ton qu’elle se lève après l’acte,  emportant avec la totalité de la literie pour recouvrir ses plus généreux appâts.
4) La crise ou nœud psychologique où il lui révèle son appartenance à la Confrérie des Mangeurs de Boudin Cru alors qu’elle est végétarienne.
5) La traversée du désert. Il mange du boudin cru seul au petit-déjeuner. Elle mange de la pomme de terre crue toute seule au petit-déjeuner
6) L’heureux avènement du hasard facétieux. Il regarde mélancoliquement la devanture du magasin bio. Et voila-t-y pas qu’elle sort du magasin, à ce même moment. Un ange vrombit.
7) L’extase finale. Tout le monde se retrouve au lit. Il y a des soupirs, des râles et des rugissements.  Au cours de l’orgasme final, il dit groumpf, elle dit ohoui.

Ce qui nous amène à l’intervention de l’armée américaine qui a découvert la faille juste sous le genou droit des extraterrestres qui sont boutés hors d’Amérique et même des États-Unis. Générique de fin. Applaudissements.

Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, Le vent nous emportera, film d’Abbas Kiarostami, ne comporte aucun de ces composants essentiels à la manufacture d’un vrai film. Pas de scénario carré, pas d’acteur connu, pas de musique, sauf durant les 30 dernières secondes. Pas d’effets spéciaux, à part le paysage, les champs dorés qui suivent les vagues du vent, et un village arraché à la montagne dont il reprend les reliefs. Pas d’histoire d’amour, mis à part peut-être l’attachement d’un homme pour ce village perdu et un petit garçon qui ne veut pas être dérangé parce que les examens arrivent et qu’il faut faire de bonnes notes.
D’ailleurs, le niveau technologique est si bas que le personnage principal doit prendre une voiture défoncée et grimper au sommet de la plus haute colline pour que son téléphone portable puisse se connecter à un réseau qu’on devine peu porté sur le haut débit.
Le vent nous emportera est un film où la caméra se tient au plus près de la vie tout en ménageant juste ce qu’il faut de distance poétique pour éviter le documentaire. Si jamais vous avez la chance de voir ce film, n’hésitez pas.
Le vent vous emportera. Vous aussi.

Le vent nous emportera

Dans ma nuit si brève, hélas
Le vent a rendez-vous avec les feuilles.
Ma nuit si  brève est remplie de l’angoisse dévastatrice
Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
De ce bonheur, je me sens étranger.
Au désespoir je me suis accoutumée.
Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Là, dans la nuit, quelque chose se passe
La lune est rouge et angoissée.
Et accrochés à ce toit
Qui risque de s’effondrer à tout moment,
Les nuages, comme une foule de pleureuses,
Attendent l’accouchement de la pluie,
Un instant, et puis rien.
Derrière cette fenêtre,
C’est la nuit qui tremble
Et c’est la terre qui s’arrête de tourner.
Derrière cette fenêtre, un inconnu s’inquiète
Pour moi et pour toi.
Toi, toute verdoyante,
Pose tes mains – ces souvenirs ardents –
Sur mes mains amoureuses
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,
Aux caresses de mes lèvres amoureuses
Le vent nous emportera!
Le vent nous emportera!

Forough Farrokhzad, poétesse iranienne. Née en  à Téhéran, 1937 – 1967.
Poème extrait de « Le vent nous emportera » un film de Abbas Kiarostami

Recette de biscuit au chocolat


Le biscuit au chocolat est un univers impitoyable.

Regardez le poste de télévision : pas un jour ne se passe sans qu’un constructeur de biscuits ne dépose un nouveau brevet. Le biscuit sous le chocolat. Le chocolat dans le biscuit.  Le chocolat en sandwich entre deux couches de biscuits qui apparait par une fenêtre en forme d’étoile, c’est joli. Le chocolat laminé. Le chocolat fritté. Le chocolat injecté. Le chocolat en fusion. Le chocolat moléculaire. Le chocolat virtuel, en 3D à manger avec des lunettes spéciales. Le chocolat que tu vois même pas dans tes rêves.
Cette débauche d’effets spéciaux nous consterne. Le biscuit au chocolat est une chose simple. D’un côté, le biscuit. De l’autre le chocolat. Et seulement deux manières de les assembler.

1) Assemblage mécanique : Une petite plaque de chocolat collée à la surface d’un petit beurre à l’aide d’une colle spéciale, voir avec le fabricant. La plaque peut être collée sur la face extérieure du biscuit ou compressée entre deux plaques de biscuit, selon le principe du sandwich au jambon.
2) Assemblage fusionnel : une couche de chocolat coulée sur la surface du petit beurre ou sous le petit beurre. Les molécules de chocolat enrobent les molécules de biscuit selon un procédé spécial, voir avec le fabricant. (Cette catégorie inclut les pépites de chocolat plus ou moins enfouies au cœur du biscuit)

Que nous ayons affaire à un biscuit mécanique ou fusionnel, il n’existe qu’une seule manière de le manger, qui consiste à séparer le biscuit du chocolat.
Pour les produits résultant de l’assemblage mécanique des composants, on procédera avec les mains en tenant fermement le biscuit et le chocolat. On imprimera ensuite une traction progressive jusqu’à ce que le biscuit se désintègre, et fasse des miettes partout. Au final, des mains sales et il reste des fragments de biscuit agrippés au chocolat. Dans le cas du sandwich, appliquer une traction, ensuite procéder comme avec le produit issu du coulage. (Voir ci-dessous)
Les biscuits où le chocolat a été coulé directement sur la surface du biscuit présentent une difficulté supérieure et les ingénieurs sourient derrière la vitre. Seul un passage au four pourrait dissocier les deux éléments, mais comment récupérer le chocolat qui coule ? Ne reculons pas. Ouvrons la bouche. Enfonçons la galette à demi en direction du palais, face chocolat vers le haut. Poussons avec la langue vers la sortie. Simultanément, nos incisives supérieures raclent la surface et décollent une longue bande de chocolat qui fond sur la langue et pas dans la main. Répétons l’opération. Pas mal, mais au final, il reste de longues trainées sombres et le biscuit a ramolli. On procèdera de la même manière pour les pépites, en utilisant les incisives mieux adaptées aux crevasses.

Il est long, le chemin qui reste à parcourir pour séparer le biscuit du chocolat.

Remerciements @sophierandr  princesse tweeteuse du Pépito, biscuit de coulage au chocolat noir.

La Pluie Sans Parapluie


Le dernier ouvrage de Françoise Hardy est paru sous forme de CD, ou de fichier téléchargeable depuis n’importe quelle plate-forme informatique.

Quel dommage.

Un beau 33 tours rempli de craquements aurait tant aimé la patine de cette voix. Les sillons gravés dans le vinyle noir auraient si bien rendu cette odeur de pluie qui fume, sur les trottoirs, après l’orage, à la fin de l’été.

Sur la première chanson – Noir sur Blanc – cette voix voilée donne envie de prendre un train pour 1966 et de prendre la main d’Anouk Aimée en lui disant « Vous ». Cette voix française me fait penser à Catherine Deneuve dans une chanson bleue comme une aube sur les Champs. Cette voix dessine la ligne d’horizon de Paris, aussi sûrement qu’une chanson des Beach Boys dessine la ligne d’horizon de la Californie. Cette voix d’automne au jardin du Luxembourg. Cette voix haute-couture. La voix de cette femme hautement française et habillée par Paco pour l’éternité.

Il pleut sur Paris, mais les gouttes de pluie s’écartent pour laisser passer Françoise Hardy.

Le Beaujolais nouveau est arrivé

Encore boutonneux et acnéique, j’ai extrait il y a bien longtemps d’un hectomètre linéaire de livres de poche une couverture jaunie qui annonçait au monde non-civilisé la venue du Beaujolais nouveau.
Le titre correspondait de manière troublante à mes préoccupations de l’instant et je me retrouvai propriétaire du « Beaujolais nouveau est arrivé » sans même connaître le nom de l’auteur. Je suis ainsi entré de plein fouet dans l’univers de René Fallet, peuplé de caniveaux où coule en rigoles souples le fruit de tous les chais scellés sur le territoire français, ou tout autre territoire planté de vignes. Fallet n’est pas sectaire. Il  boit un peu de tout et même du malt écossais quand le climat s’oppose à l’épanouissement du raisin.

« Le Beaujolais… » c’est l’essence de la série paillarde falletienne. Debedeux, Camadule, Polouc et Captain Beaujol sont inscrits pour un voyage immobile autour du zinc le plus délavé de France, posé sur la sciure du Café du Pauvre. Le projet s’articule sur une absence regrettable d’activités productives combinée à la pratique de plaisirs subversifs comme la pêche à la ligne, l’assimilation de produits toxiques (camembert, rillettes, fromage de chèvre frais…) et l’absorption d’hectolitres de diverses boissons alcoolisées permettant de combattre les effets pervers des produits cités plus haut.
Vacillant sur toutes les autoroutes reliant Paris à Pétaouchnok, Fallet s’assied au bord de l’eau du monde. Il nous propose d’aller pincer les fesses de la vie, ce que nous faisons avec joie. Alors, Fallet nous gâte, il écrit en équilibre sur la poésie, la chanson populaire et l’argot dans une langue qu’il réinvente en père tranquille et moustachu.

Livre paru en 1975 et jamais soupçonné de listériose malgré son affinage au lait cru, « Le Beaujolais nouveau est arrivé » doit être consommé frais et si possible d’un trait. Pour un effet optimal, choisir un jour vif, un banc de dimensions généreuses, déplier le nécessaire de lecture, à savoir : une baguette à la mie fine, un assortiment de fromages posés à quelque distance d’une tranche respectable de pâté de campagne. Une larme de Beaujolais. Une autre, au coin de l’œil.

Une soirée avec Mark Knopfler


Posé devant moi sur la table, un billet de concert dit que Mark Knopfler sera sur scène à Montreux. Le 15 juillet 2010. 19h45. Pile. « Mark Knopfler on stage at 19h45 prompt ». La dernière fois, suite à un désagrément routier, j’étais arrivé avec 5 minutes de retard et Mark jouait déjà. Il jouait en père peinard avec Emmylou Harris. Des chansons bleues  où sa voix enrhumée et encore remplie de l’accent du Nord de l’Angleterre raconte les paysages brûlés du Sud américain.

C’est un long chemin qui mène de Newcastle à New Orleans. En 1977, Knopfler vit en collocation avec son frère David et un bassiste, John Illsley dans un appartement de Deptford au sud-est de Londres. Illsley fait la cuisine, des ragoûts au kilomètre qu’il réchauffe à mesure que la semaine s’écoule. En 1977, Knopfler écrit une chanson qui parle d’un groupe amateur, un groupe de Dixieland, la musique de jazz de la Nouvelle Orléans. La chanson s’appelle « Sultans of Swing ». En 77 toujours, Pick Withers, un batteur, rejoint les deux Knopfler et le bassiste. Guitare solo, guitare rythmique, basse, batterie, voilà un groupe. Pour le nom, ce sera Dire Straits, ce qui veut dire être dans la dèche, avoir un trou béant dans les poches de son pantalon. Le titre, c’est une explication littérale de la situation financière du groupe qui continue de manger du ragoût.

J’ai entendu les notes claires de Sultans of Swing pour la première fois dans une discothèque, deux ans plus tard et le temps s’est arrêté. C’était le temps du rock boursouflé. C’était le temps du punk aux deux accords épileptiques. Au milieu de tout ce bruit, arrive un type avec une tête de chou-fleur dégarni et une guitare rouge Ferrari. Il pose délicatement ses notes autour de la trame rythmique. Il danse autour de la mélodie. Il laisse parler le silence. Il marmonne une histoire plutôt qu’il ne chante. Il parle avec ses tripes. Et toujours, à intervalles réguliers, il vient poser des notes de guitare, fluides et transparentes. Le type à la tête de chou-fleur fabrique de l’eau de source. Sur les photos, il a l’air d’avoir faim.

Du premier concert – vu cette année-là – au 15 juillet 2010, j’ai souvent écouté Mark Knopfler tailler ses notes en public, raconter ses histoires qui parlent souvent du passé. Et même si je ne partage pas son élan pour la musique country, je continue à acheter ses disques, à aller le voir sur scène. Parce que je sais qu’il y aura une seconde ou une minute où Mark va prendre sa guitare rouge et poser les mains dessus. Au bout de sa main droite, ses doigts vont pincer les cordes, le pouce tendu comme un arc qui fait la ligne de basse pendant que les autres doigts tissent la mélodie. Et sortira ce son délicat et sans aucun effet. Le son limpide et nu d’une Stratocaster rouge qu’il s’apprête à faire chanter ou pleurer, qui me renvoie dans une discothèque rouge que la neige recouvre.

On a la madeleine qu’on peut.

Ici, la première démo de Sultans of Swing.