Scène 5 (cont.1)

Madame H. : Et pourtant votre poitrine n’a pas changé.
Patrizia : C’est vrai. J’ai toujours deux seins.
Madame H. : Les seins grossissent, vous ne saviez pas ?
Patrizia : Regarde sa poitrine.
Madame H : Vous faites partie de cette nouvelle génération de femmes qui ont des seins plus gros. Il paraît que c’est une question d’hormones.
Patrizia : Des hormones…
Madame H. : Oui, les hormones qu’on donne aux animaux pour qu’ils grossissent plus vite. Et aussi, toutes les autres substances chimiques que les seins retiennent, un peu comme des éponges, vous voyez ?
Patrizia : Je ne vois pas non.
Madame H. : Mais si ! Des colorants. Des additifs. À tous les repas dès le berceau. Je dois avouer que le résultat est plutôt réussi, de profil, avec un bon soutien-gorge. Seulement, on ne sait pas ce que ça va donner quand vous aurez cinquante ans.
Patrizia : Quand j’aurai cinquante ans, il y aura une machine à regonfler les seins.
Madame H. : Et à retendre la peau du visage.
Patrizia : Vous avez fait les deux, non ?
Madame H. : L’augmentation mammaire, c’était après.
Patrizia : Après le lifting ?
Madame H. : Non, après la photo de mon mari.
Patrizia : Donc, vous êtes mariée.
Madame H. : Depuis 27 ans.
Patrizia : Et vous avez des enfants ?
Madame H. : Mon mariage a 27 ans.
Patrizia : Joyeux anniversaire.
Madame H. : C’était l’année dernière.
Patrizia : Et sûrement l’année prochaine.
Madame H. : En novembre. J’étais à Paris et lui… Lui, il devait être à Hong Kong.
Patrizia : C’est pratique pour le diner aux chandelles.
Madame H. : C’est le début de l’été sur l’Île Maurice.
Patrizia : Vous vous êtes retrouvés à mi-chemin.
Madame H. : Je dois reconnaître qu’il avait fait un très bon choix. Côte ouest. Pas trop de vent et pas trop chaud. Et aussi, une bonne idée, le choix de la villa. 600 mètres carrés avec piscine et plage privative. Un peu cher, mais forcément plus discret qu’une suite. J’adore me baigner très tôt le matin, juste après le lever du soleil. L’eau et l’air ont exactement la même température. Il faut fermer les yeux et s’enfoncer doucement dans la mer. Fermer les yeux. Laisser l’eau monter et se laisser couler doucement, sur le dos. On ne sait plus si on flotte ou si on vole.
Patrizia : Ça fait envie d’essayer.
Madame H. : La photo était floue. Il avait l’air heureux.
Patrizia : Et vous pas ?
Madame H. : Il était avec une jeune femme blonde.

Scène 5

La même suite d’hôtel qui ressemble à un salon. Quelques chemisiers sont étendus sur la table basse.
Entre Patrizia, maquillée, coiffure étudiée, robe et escarpins. Madame H. la suit et s’assied sur le sofa. Patrizia prend un chemisier sur la table. Elle l’étend entre ses deux mains, l’examine, le retourne, le repose, fait de même avec un deuxième chemisier, l’examine en s’asseyant.

Patrizia : C’est beau la soie.
Madame H. : Ne répond rien, le regard dans le vague
Patrizia : Vous n’aimez pas la soie ?
Madame H. : Ne répond toujours rien.
Patrizia : Ça coule entre les doigts
Madame H. : Vous vous souvenez, il y a deux mois ?
Patrizia : Bien sûr que je me souviens.
Madame H. : Vous vous souvenez de quoi ?
Patrizia : Ben, de l’arrivée ici. De l’opération.
Madame H. : Ce n’était pas une opération.
Patrizia : Et c’était quoi alors ?
Madame H. : Une petite entaille dans votre bras.
Patrizia : Plus un tuyau raccordé avec des morceaux de peau. Plus les injections. Plus trois séances de pansements matin, midi et soir, tous les jours pendant un mois.
Madame H. : Vous aviez des points noirs et les cheveux gras.
Patrizia : Et je pouvais faire pipi toute seule sans rien demander à personne…
Madame H. : Un pull informe et un soutien-gorge usé.
Patrizia : Mal habillée. Mal coiffée. Mal baisée aussi ?
Madame H. : C’est à votre ex-mari qu’il faudrait poser la question. Vous devriez lui envoyer une photo de vous aujourd’hui.
Patrizia : De moi transformée en poupée.
Madame H. : De vous transformée en vous. J’avoue que pour une fois je me suis trompée. Je vous voyais en fille carrée. En fille pratique, qui porte des chaussures parce qu’elle doit marcher.
Patrizia : Parce que vous voyez d’autres raisons de porter des chaussures ?
Madame H. : Glisser. Danser. Voler.
Patrizia : C’est vrai qu’on peut tomber de haut avec des escarpins.
Madame H. : Vous savez très bien qu’on peut voler avec des escarpins. Il suffit de vous voir toucher ce chemisier.
Patrizia : Repose instinctivement le chemisier sur la table.
Madame H. : Vous avez perdu du poids. Vous deviez manger n’importe quoi. Avant. N’importe quoi et n’importe comment.
Patrizia : Le problème, c’est que je n’avais pas de cuisinier.
Madame H. : C’est curieux, même votre peau a changé.
Patrizia. : Je n’avais pas d’esthéticienne, non plus. Pas de manucure. Pas de « Personal Shopper » ! Je n’avais même pas de temps, vous vous rendez compte ! Même pas une minute à moi. J’étais toujours en train de courir. C’est fou ce qu’on peut courir quand on n’a pas d’argent. On doit tout faire soi-même alors que c’est tellement plus agréable de laisser faire les autres. On se demande vraiment pourquoi les pauvres ne préfèrent pas être riches.

Scène 4 (cont.2)

Patrizia : Essayez de les frotter avec du démaquillant !
Madame H. : Il y a tout ce qu’il faut ici pour vous redonner une allure décente. Absolument tout : soins de la peau, coiffure, manucure, pédicure… Quand je vois l’état de vos mains, je n’ose pas penser à vos pieds.
Patrizia : Ce n’était pas dans le contrat.
Madame H. : Non, ce n’était pas dans le contrat, pas plus que votre nouvelle garde-robe.
Patrizia : Je préfère garder mes vêtements.
Madame H. : Vous ne parlez pas sérieusement.
Patrizia : Je suis très sérieuse, au contraire.
Madame H : Je ne vois pas où est le problème.
Patrizia : Le problème, c’est que je ne suis pas votre fille ou une poupée que vous allez habiller pour vous amuser. Je suis juste une donneuse compatible.
Madame H. : Avec le maquillage, vous avez aussi arrêté le shopping.
Patrizia : J’ai 23 ans, un enfant et plus de mari. Pour moi le shopping s’arrête devant la vitrine. Je suis pauvre. Pauvre, vous vous souvenez ? Pauvre au point de devoir partager mon sang avec le vôtre parce que vous n’avez pas envie de vieillir.
Madame H. : Pas de grands mots, s’il vous plait. Vous ne « devez » pas. Vous avez le choix. Une infinité de choix.
Patrizia : J’ai le choix de quoi ? Avec mon Master, il faudrait que je parte dans un autre pays pour trouver du travail et Matteo est trop petit pour que je l’emmène avec moi.
Madame H. : Mais vous pouvez quand même partir. Laisser Matteo à vos parents. Ou alors, rester. Chercher le travail là où il se trouve. Faire des ménages. Travailler dans un restaurant.
Patrizia : Est-ce que vous avez déjà cherché du travail ?
Madame H : Cherché ? Du travail ? Je ne crois pas, non.
Patrizia : Alors, ne parlez pas d’une chose que vous ne connaissez pas.
Madame H : Mais le travail, ça je connais.
Patrizia : Accrocher des bijoux aux plus belles femmes du monde…
Madame H. : … Y réfléchir jour et nuit. Être toujours souriante à quatre heures du matin, malgré la fatigue et la nuit qui finit. Chercher, chercher encore dans les magazines ou dans les peintures de la renaissance, regarder le monde à s’en user les yeux. C’est curieux cette remarque. Mon grand-père avait un domaine dans le Bordelais. Il me faisait toucher ses mains rugueuses et il me disait : « Tu sens comme c’est dur. C’est de la corne. C’est ça, des mains de travailleur. » Seulement, lui  était vigneron alors que vous, vous êtes diplômée en sciences sociales et politiques.
Patrizia : Pour ma garde-robe,  on va aller faire du shopping ensemble ? Comme deux petites sœurs siamoises ?
Madame H. : Une amie va venir avec deux autres personnes. Je travaillerai pendant ce temps et vous pourrez choisir ce qu’il vous plaira.
Patrizia : Ce qui me plaira dans VOTRE sélection.
Madame H. : Soupire et ferme les yeux.
Je lui ai donné une photo, votre âge et vos mensurations.
Patrizia : Et qu’est-ce qui va se passer ensuite ?
Madame H. : Ensuite vous rangez vos vêtements.
Patrizia : Et dans six mois ?
Madame H : Vous les gardez ou vous les jetez. Vous pouvez les vendre aussi, je connais un très bon magasin de seconde main.
Patrizia : C’est là que vous revendez vos vieilles robes de soirée.
Madame H. : C’est là que je regarde l’histoire des grands couturiers.

Noir

Scène 4 (cont.1)

Madame H. : C’est de l’humour ?
Patrizia : Non, c’est du vélo.
Madame H. : Bien. Comme nous entamons le premier jour de notre cohabitation, il y a certaines règles que je voudrais établir. Tout d’abord, votre tenue.
Patrizia : Ma tenue ?
Madame H. : Vous voyez, J’aime la beauté. J’en ai fait mon métier.
Patrizia : C’est quoi votre métier au juste ?
Madame H. : Vous avez bien porté une alliance, pendant les quelques mois où vous avez été mariée ?
Patrizia : Elle est encore chez moi.
Madame H. : Et il vous arrive aussi de mettre des boucles d’oreilles, je crois.
Patrizia : Se touche machinalement le lobe d’une l’oreille où est accrochée une petite perle.
Vous avez vraiment un grand sens de l’observation.
Madame H. : C’est une de mes qualités. J’aime beaucoup observer. Les gens. Leurs vêtements. Leurs chaussures. Leur tenue. Leur façon de marcher. Les gens et le ciel, les arbres et la mer, la mer aussi…
Patrizia : Et le rapport avec ce que vous faites ?
Madame H. : J’essaie de comprendre. De lire les signes. C’est la base de mon métier. Interpréter les signes pour les transformer en alliances. Ou en boucles d’oreilles, si vous préférez.
Patrizia : Vous fabriquez des bijoux !
Madame H. : J’embellis les plus belles femmes du monde. Vous comprenez ce que ça veut dire, embellir la beauté ? Est-ce qu’il vous arrive de vous maquiller ?
Patrizia : Je me maquillais tous les jours, avant.
Madame H. : Avant quoi ?
Patrizia : Avant que Toni nous quitte, mon fils et moi.
Madame H. : Et maintenant vous avez décidé de rester comme ça, toute votre vie, avec vos points noirs et vos cheveux cassés ?
Patrizia : Mes points noirs ne regardent que moi.
Madame H. : Plus maintenant mademoiselle, plus maintenant. Nous allons vivre pratiquement en huis clos pendant une demi-année et vos points noirs vont m’encrasser les yeux.

Scène 4

Une suite d’hôtel qui ressemble à un salon. Des bruits de pas précipités qui s’approchent. La porte s’ouvre à la volée. Patrizia entre en courant, suivie de Madame H.

Patrizia : Je veux aller voir le jacuzzi !
Madame H. : Nous avons six mois pour voir le jacuzzi.
Patrizia : Justement ! Je ne veux pas attendre. Dans six mois c’est fini.
Madame H. : Asseyez-vous quand même et laissez-moi souffler.
Patrizia : Attendez ! Deux secondes !
Elle se dirige vers une table basse, Madame H. la suit à l’autre bout du cordon. Patrizia prend un catalogue posé sur la table. Elles s’assoient.
Patrizia : Oh ! Vous avez vu ? C’est la liste de tous les soins.
Madame H. : Je connais. Je vous rappelle que je viens souvent ici.
Patrizia : Je sais. Vous me l’avez déjà dit.
Tourne les pages. Lit.
Patrizia : C’est quoi votre massage préféré ?
Madama H. : J’ai horreur de me faire toucher par quelqu’un que je ne connais pas.
Patrizia : Quoi, vous n’avez jamais essayé ?
Madame H. : J’ai un kiné qui vient chez moi. Trois fois par semaines depuis… Voyons… Une douzaine d’années je crois.
Patrizia. : Et comment vous avez fait, la première fois ?
Madame H. : Quelle première fois ?
Patrizia : La première fois que le masseur a voulu vous masser.
Madame H. : Je lui ai demandé de me montrer  ses mains. Il a de belles mains. Un beau visage aussi.
Patrizia. : Et il est plus jeune que vous.
Madame H. : Effectivement.
Patrizia : Beaucoup plus jeune ?
Madame H. : Quelques années de moins.
Patrizia : Il s’appelle comment ?
Madame H : Je ne vois pas en quoi son prénom pourrait vous intéresser.
Patrizia : Dites toujours.
Madame H. : Claudio.
Patrizia : Encore un Italien ! Peut-être que je le connais ?
Madame H. : Ça m’étonnerait. Claudio vient de Milan où il a fait ses études. Vous avez de la famille à Milan ?
Patrizia : Non. Elles sont comment les mains de Claudio ?
Madame H. : Je vous l’ai dit : il a de belles mains. Des mains qui font du bien.
Patrizia : Et elles se promènent un peu partout, ses mains ?
Madame H. : C’est un fantasme assez courant chez les jeunes filles, le jeune kiné musclé.
Patrizia : Tandis que vous, vous ne fantasmez pas.
Madame H. : Mes fantasmes ne regardent que moi.
Patrizia : Vous pensez que vous allez tenir longtemps ?
Madame H : Le temps qu’il faudra.
Patrizia : On va passer six mois ensemble. Six mois ensemble, jour et nuit, vous vous rendez compte ? Ça va être dur de garder la distance, le matin, pas réveillée, en slip et en soutien-gorge…
Madame H. : Vous connaissez peut-être l’usage de la robe de chambre.
Patrizia : J’ai vu des photos…
Madame H. : Et pour le coiffeur, vous avez aussi vu des photos ?
Patrizia : Le coiffeur est une amie.
Madame H. : Vous devriez vous méfier de vos amis. Retirez votre chemisier, s’il vous plait.
Patrizia : Là tout de suite ?
Madame H. : Pas besoin d’attendre demain matin pour enlever la distance comme vous dites.
Elle-même se déshabille et se lève, en soutien-gorge.
Patrizia : Déboutonne lentement son chemisier. Le dépose à côté d’elle. Madame H. lui fait signe de se lever. Elles se font face.
Madame H. : Votre soutien-gorge est bien trop grand. Il baille. Il a mille ans.
Patrizia : Je l’ai acheté dans un supermarché.
Madame H : Et votre pantalon. Informe. Trop long. Et dessous… Laissez-moi deviner… Un grand slip en coton. Détendu. Délavé. Mais propre, on dirait. Propre. Heureusement.
Patrizia : J’ai aussi vu des photos de machines à laver.

Scène 3 (cont.4)

Patrizia : Je vous demande pardon ?
Docteur Heini : Vous avez bien compris. Nous allons connecter votre système sanguin avec celui de ma cliente…
Patrizia : Vous êtes complètement dingue.
Docteur Heini : …Sur le modèle des souris que nous avons assemblées en laboratoire.
Patrizia : Vous avez… « assemblé » des souris ?
Docteur Heini : Une petite incision dans le flanc. Ensuite, les deux souris sont jointes, plaie contre plaie. Les points de suture sont retirés à la cicatrisation.
Patrizia : Et comment elles font pour courir, vos souris à huit pattes ?
Docteur Heini : Très bonne question. Dans chaque couple, il y a un sujet jeune et un sujet âgé. 5 semaines après l’opération nous examinons l’évolution de petites lésions que nous avons faites dans leur tissu musculaire.
Patrizia : Parce que vous les découpez, aussi…
Docteur Heini : Et nous avons découvert que les muscles des souris âgées se régénèrent très vite. Beaucoup plus vite que ceux des autres souris de leur âge, en fait. Ensuite, nous avons voulu savoir, pour les capacités mentales…
Patrizia : …Et vous avez assemblé leurs cerveaux…
Docteur Heini : Impossible pour le moment. Non, des sujets âgés ont reçu dix injections de plasma extrait de jeunes sujets. Je suppose que vous ne connaissez pas le labyrinthe de Morris.
Patrizia : Je ne connais pas le labyrinthe de Morris.
Docteur Heini : Imaginez une piscine circulaire et une plateforme posée juste au-dessous de l’eau. On y plonge la souris. Qui va nager jusqu’à la plateforme pour sortir de l’eau. Un sujet jeune va très vite trouver la plateforme quel que soit son point d’entrée dans la piscine.
Patrizia : Et vos vieilles souris boostées sont aussi rapides que les jeunes.
Docteur Heini : Absolument.
Patrizia : Je vois. Mais alors, si les vieilles rajeunissent, les jeunes vieillissent aussi, non ?
Docteur Heini : Nous avons en effet observé des signes de vieillissement chez les jeunes sujets. Mais nous croyons que ce processus est réversible et qu’il disparait après une période d’environ cinq ans.
Patrizia : Vous croyez, mais vous n’êtes pas sûrs.
Docteur Heini : Dans votre cas, nous effectuerons régulièrement des analyses qui nous permettront de suivre votre évolution dans le temps.
Patrizia : Et si je suis toujours vieille dans cinq ans ?
Docteur Heini : Nous vous dédommagerons.
Patrizia : Votre solution, c’est toujours le pognon.
Docteur Heini : Tout est écrit dans le contrat. Lisez-le avec soin. Vous avez une semaine pour nous communiquer votre décision.
Patrizia : Quelle longueur, le tuyau ?
Docteur Heini : Trois mètres.
Patrizia : Trois mètres, c’est tout ?
Docteur Heini : Pensez aux souris. C’est déjà beaucoup, trois mètres de liberté.

Noir

Scène 3 (cont.3)

Patrizia : Alors, ça ! Grande découverte !
Docteur Heini : N’est-ce pas ?
Patrizia : Et vous avez mis combien de temps pour découvrir qu’on meurt parce qu’on vieillit ?
Docteur Heini : Des dizaines  d’années.
Patrizia : Vous auriez dû en parler autour de vous. Je connais beaucoup de vieux qui sont morts.
Docteur Heini : Bien sûr. Vous ne comprenez pas.
Patrizia : Mais si mais si. Toute petite, j’avais déjà compris.
Docteur Heini : Vous n’avez rien compris du tout. Comme tout le monde, vous croyez à la calvitie, au cancer de la prostate, à la maladie Alzheimer…
Patrizia : Et vous, vous n’y croyez pas.
Docteur Heini : Pas dans le sens où vous l’entendez. Pas dans le sens où certaines maladies surviennent parce que c’est le moment. Et la vieillesse non plus, je n’y crois pas.
Patrizia : Pourtant vous n’avez pas l’air très frais. Peut-être que la vieillesse croit en vous.
Docteur Heini : La vieillesse est un processus que j’analyse depuis quarante ans. On peut faire beaucoup de choses pour freiner ce processus, mais moi, je pense avoir trouvé la solution pour l’interrompre et même pour l’inverser.
Patrizia : Génial. Je vais redevenir un bébé.
Docteur Heini : Il ne s’agit pas de vous.
Patrizia : J’oubliais, nous sommes deux.
Docteur Heini : La solution se trouve dans le sang. Quelques protéines que nous avons réussi à identifier et quelque chose de plus mystérieux, quelque chose qui se passe pendant que le sang circule.
Patrizia : Vous voulez me saigner ?
Docteur Heini : Avec plaisir, mais malheureusement mademoiselle, nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Donnez-moi votre bras.
Patrizia : Hésite puis tend le bras.
Docteur Heini : Appuie son index dans le creux du coude.
Vous voyez, là, cette veine qui palpite, nous allons pratiquer une petite incision. Vous ne sentirez rien. Absolument rien.
Patrizia : Et ensuite ?
Docteur Heini : Ensuite nous allons glisser à l’intérieur un petit tube de peau synthétique.
Patrizia : Vous fabriquez de la peau synthétique ?
Docteur Heini : Avec une imprimante 3D. Un peu comme une machine à tricoter, vous voyez ?
Patrizia : Je ne sais pas si je vois.
Docteur Heini : Aucune importance. C’est une technique qui a été mise au point pour les grands brûlés.
Patrizia : Et qu’est-ce que je fais avec mon tuyau dans le bras ?
Docteur Heini : Rien. Vous attendez que je raccorde ma cliente à l’autre extrémité du tuyau.

Scène 3 (cont.2)

Patrizia : Je vais donc le lire.
Docteur Heini : Non. Vous allez signer d’abord. Si vous voulez entendre la suite de l’histoire, bien entendu.
Patrizia : Je ne signe pas un document que je n’ai pas lu.
Docteur Heini : Écoutez mademoiselle. Ce document fait une vingtaine de pages. En résumé, il vous demande de ne pas parler de notre entretien. Si vous parlez, l’amende se montera à un demi-million d’Euros.
Patrizia : Rien que ça ?
Docteur Heini : Rien que ça, oui. Nous voulons juste nous assurer de votre discrétion. C’est tout. Ensuite je pourrai enfin vous expliquer ce que nous attendons de vous et vous serez libre d’accepter ou de refuser votre participation à notre expérience.
Patrizia : Je suppose qu’il y a un deuxième contrat.
Docteur Heini : Il y aura un deuxième contrat. Signez maintenant.
Patritzia : Parcourt rapidement la première, la deuxième page, tourne les autres jusqu’à la dernière.
Je n’ai pas de stylo.
Docteur Heini : Voici.
Patrizia : Signe et redonne le contrat.
Je vous écoute.
Docteur Heini : Je vais devoir faire appel à vos capacités de projection.
Patrizia : On va tourner un film de science-fiction ?
Docteur Heini : Mais vous m’étonnez ! Il s’agit en effet plus de science que de fiction… Dites-moi mademoiselle, si la mort vous épargne d’ici là, comment vous imaginez-vous, disons, à soixante ans ?
Patrizia : Soixante ans… Ça me paraît très loin.
Docteur Heini : Simplifions. Par exemple, est-ce que vous pensez pouvoir courir aussi vite qu’aujourd’hui ?
Patrizia : Évidemment non.
Docteur Heini : Bien. Autre exemple : la mémoire. D’après vous, vos capacités de mémorisation vont-elles augmenter avec l’âge ?
Patrizia : Si vous pouviez arrêter de me prendre pour une débile, ça m’arrangerait.
Docteur Heini : Et au niveau de la santé…
Patrizia : Je serai grosse, diabétique, avec un début d’Alzheimer.
Docteur Heini : Vous avez omis les problèmes cardio-vasculaires, mais sinon je salue la pertinence de votre anamnèse prédictive. Toutes ces pathologies apparaissent avec l’âge et les chercheurs essaient de les analyser pour mieux les soigner. Chacun bien cloisonné dans son domaine, vous voyez ?
Patrizia : Ça paraît plutôt logique, non ?
Docteur Heini : Bien sûr, mais essayez de prendre un peu de hauteur. Quel lien pourrait exister entre toutes ces pathologies ?
Patrizia : Je n’en sais rien, moi. Le corps qui lâche ! L’âge ! La vieillesse !
Docteur Heini : Excellente réponse ! Si on retourne le problème, on pourrait dire que la vraie maladie c’est la vieillesse. Une maladie incurable dont les multiples manifestations finissent toujours par nous conduire à la mort.

Scène 3 (cont.1)

Patrizia : Et puis, je ne suis pas venue ici pour discuter de la pertinence de mes études.
Docteur Heini : La pertinence de vos études… Au moins, on vous apprend à parler, dans votre faculté. Un bon point.
Patrizia : Merci. Je collerai la pastille jaune dans mon carnet journalier.
Docteur Heini : Ou dans votre carnet de chômage. Mais vous avez raison, nous ne sommes pas là pour discuter de la vacuité des sciences sociales ou politiques. Nous avons eu plus de quatre cents candidates pour cette expérience. Aujourd’hui, il n’en reste plus que trois. J’ai recommandé votre candidature pour différentes raisons : groupe sanguin, bien sûr, ADN et surtout votre code HLA qui est étonnamment proche de celui de ma cliente.
Patrizia : Les sciences du vivant aiment bien les acronymes abscons.
Docteur Heini : C’est ADN qui vous pose un problème ?
Patrizia : Petit rigolo.
Docteur Heini : Ce n’était pas de l’humour, juste une question. J’essaie de mesurer la profondeur de votre ignorance.
Patrizia : Donc, mon code HLA…
Docteur Heini : Votre code HLA. Je vais simplifier. Dans le cas d’un don d’organes, l’analyse de ce code permet de s’assurer que les tissus du donneur sont bien compatibles avec ceux du receveur.
Patrizia : Vous voulez que je donne un rein, c’est ça ?
Docteur Heini : Mais qui vous a parlé d’un rein ?
Madame H. : Mademoiselle, je vous ai déjà dit qu’il ne s’agit en aucune façon d’un don d’organes.
Patrizia : Alors, vous faites des analyses juste comme ça, pour le fun ?
Docteur Heini : Pour le « fun »
Patrizia : Pour vous amuser…
Docteur Heini : Vous avez oublié de mentionner vos talents de traductrice dans votre CV.
Patrizia : Je parle plusieurs langues mais certainement pas la vôtre.
Docteur Heini : Vous allez peut-être comprendre ceci.
Il tend un papier.
À partir de ce moment, tout ce je vais vous dire restera strictement confidentiel.
Ceci est un non-disclosure agreement, un accord de non-divulgation en somme. Vous voyez : moi aussi je parle plusieurs langues.
Patrizia : Et qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?
Docteur Heini : Vous le signez. C’est tout.
Patrizia : Je pourrais peut-être le lire aussi ?
Docteur Heini : Vous pourriez.