Le plus court chemin

Un trou de ciel se fracasse
Au bord coupant de la crevasse.
Il fait immobile et gris.
Il ne fait ni jour ni nuit.
Il fait le temps intermédiaire
Du printemps entré dans l’hiver,
Obscur et clair
Une maille à l’envers,
Ni chaud ni froid
Une maille à l’endroit.

La ligne de la congère se brise au tranchant des nuages.
Le monde s’effrite.
Des blocs se détachent. Des fragments. Des bouts de nous. Nos jambes, nos bras et les sillons cabossés que tracent nos têtes qui roulent sans bruit jusqu’à la mer.

Y aura-t-il encore de la neige en hiver ?
Et de l’eau en été ?
Est-ce qu’on pourra un jour retrouver le silence ?
Reprendre le temps.
Monter.
Ralentir.
Obliquer.
Repartir.
S’arrêter.
Relier tous les points
Sans plus jamais passer
Par le plus court chemin.

Tu sais, tu peux rester encore un peu…

C’était le meilleur moment, car ensuite s’installait une sorte de gaucherie, inexplicable, cette gêne toujours en filigrane entre ceux du dedans et ceux du dehors, ce malaise des parloirs. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Je l’entends encore me dire ça lorsqu’il me devinait sur le point de partir, parfois même avant que j’y pense. L’instinct peureux de ceux qui savent bien n’intéresser plus personne, qui appréhendent la nuit qui commence à descendre derrière les croisillons et qui savent qu’ils vont rester tout seuls à interroger la petite veilleuse bleue jusqu’au matin où l’infirmière viendra avec les pilules et les potions à rendre la vie gaie, les euphorisants comme on dit. « Tu sais, tu peux rester encore un peu. » Il proposait ça d’une voix qui déjà n’espérait plus grand-chose de personne, même plus de moi, cette voix qu’il prenait depuis quelque temps pour demander des nouvelles de autres, ceux qu’il savait que je venais de quitter, qui peut-être m’attendaient en bas dans l’auto, ses tout proches, ceux dont il essayait de ne pas parler pour m’épargner de mentir, mais dont je parlais quand même, inventant des tâches accaparantes, des boulots absorbants, toutes les raisons en somme pour lesquelles on ne venait plus le voir. Sur la fin peut-être s’en foutait-il, du moment que j’étais là ? Je me dis ça souvent. Mais je ne le crois pas. Ce qu’au contraire je crois, voyez-vous, c’est qu’il aurait préféré, quand j’arrivais, voir débarquer quelqu’un d’autre. Je sais très bien qui. Mais ça n’a plus d’importance.
« Tu sais, tu peux rester encore un peu… » C’était toujours en prenant le genre occupé qu’il disait ça, regardant ailleurs, dépliant un journal, ou allumant une cigarette. « Tu sais, tu peux rester encore un peu… » Sans en avoir l’air il avançait le fauteuil pour que je m’installe… Il branchait la radio… des fois la télé… pour m’intéresser, me retenir, comme s’il jugeait sa présence insuffisante à cela. Il défaisait mes paquets, épluchait une orange, parlait de vélo, pour gagner du temps, pour grappiller sur la détresse qu’il ne connaissait que trop bien et qui lui tomberait dessus dès que j’aurais passé la porte, qu’il couperait alors la télé et qu’il s’allongerait sur le lit avec son orange dans la main.
Moi aussi maintenant, je dors mal.

Michel Audiard
La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël

Entre la gomme et la rustine

Encore un verre encore,
Encore un jour.
Une dernière nuit.
Une dernière heure.
Un peu de rab.
Une seconde supplémentaire,
Courte ou longue,
Élastique,
Toute une vie,
Tout un monde,
Dans une seule seconde.

Les yeux des enfants.
Une femme qui tombe.
Juillet bleu et blond,
Le froid qui mord,
Et la nuit rouge
Aux yeux brillants.

Le sifflement éteint
Du temps qui fuit
Par une fente étroite,
Son odeur de caoutchouc
S’échappe
D’une chambre à air
Coincée
Dans un vieux pneu crevé
Qui tourne à l’horizontale
Au bout d’un axe rouillé
Qu’un vieux moteur fatigué
Cessera bientôt d’entraîner.

Discours de Bill Gates à l’occasion de la cérémonie d’ouverture du 49ème Forum Économique de Davos

Trois ans. Trois ans déjà, chers amis, vous en souvient-il ? Il y a trois ans sur cette même estrade, je vous parlais de la peur. De l’angoisse que j’éprouvais à l’idée de voir une horde de clodos faméliques venir mugir dans nos campagnes, égorger nos fils et nos compagnes, saccager l’acajou de nos yachts et balancer sur nous de grands coups de tatane.
Pour vous dire la vérité, très nantis amis, j’ose à peine vous dire que j’avais déjà réservé mon billet pour aller sur Mars avec quelques compagnons de fortune. Nous y aurions mené une existence paisible, entre gens de bonne société, loin du chaos et des cris indécents de tous ces crève-la-faim qui tueraient père et mère pour un steak d’agneau.

Mais voilà.
La PANDÉMIE.
Personne n’y avait pensé. Personne. Même pas moi.

Au moment où le bon peuple allait sur nous retourner son courroux, un virus est né, qui vient nous sauver. Ah ça, on peut dire que ça a bien calmé tous ces gueux qui voulaient s’en prendre à notre fric. Intubé à l’hosto, on est nettement moins révolutionnaire et ses idées écolo-égalitaires, on peut se les enfoncer bien profond au fond de ses poumons.
Ah putain, on a eu chaud.
C’était moins une mais voilà. Je vous le dis, ce virus, c’est la providence qui nous l’a envoyé. Il y a une année, il fallait qu’on partage. Je me souviens de ce professeur, ici, sur cette même estrade, qui voulait qu’on paie des impôts. Des impôts, vous vous rendez compte et pourquoi pas une distribution gratuite de pognon ? Ah les cons ! Ah les cuistres !
Aujourd’hui, plus question de révolution. On est revenus aux basiques, aux vraies valeurs. Travail, s’il en reste. Famille, rétrécie. Patrie, cadenassée. Et un masque sur ta bouche au cas où tu aurais encore envie de l’ouvrir, de réclamer du pognon, de l’air pur ou de l’égalité.
Je dis pas, même pour nous, les happy few, cette situation a pu engendrer de sérieux contretemps. Tous les tournois de golf ont été annulés. Pareil pour les bals de débutantes et pour nos œuvres de charité. Mais qu’est-ce que cela, au regard de la populace confinée pendant des mois dans vingt mètres carrés remplis jusqu’au plafond par des provisions de pâtes et de papier de toilette ?

Mais surtout, chers amis, surtout ce virus insensé nous a rapporté gros, très gros. Et ce n’est que le début. Le 26 août 2020, mon très cher ami Jeff Bezos est devenu la première personne au monde franchir la barrière magique des 200 milliards de fortune. 100 milliards de plus rien qu’en restant ouvert pendant que les autres étaient fermés. Ah l’enfoiré ! J’aurais dû écouter mon père. Un jour, il y a longtemps, il était descendu au garage et il me regardait faire derrière mon écran. Il est resté là, sans rien dire, pendant un bon moment. Alors, je lui ai demandé :

– Ça t’intéresse papa ?
– Pas vraiment. Trop compliqué.
– Rien de compliqué. Je travaille sur un nouveau programme.
– Un nouveau programme. Tu veux que je te dise, tes trucs d’ordinateur, ça te rapportera rien. Tu ferais mieux d’ouvrir un magasin.

Cette année le forum de Davos aura lieu en mai à Singapour. Ainsi, les nantis resteront bronzés et les petits fours aussi.

 

La mort au sucre glacé

La mort viendra sans se presser,
Ou elle descendra en piqué.
En une demi-seconde,
Elle aura fait le tour du monde
Et freinera des quatre fers
Pour te mettre la tête à l’envers.

Elle aura la couleur
De toutes tes couleurs.
Elle aura tous tes parfums,
Tous tes réveils-matins.
Glissée dans ton lait froid,
Elle se mélangera
Au café de ton petit déjeuner,
À ta première cigarette,
À la bave de ton omelette,
Au sucre glace accroché
À l’envers de ta tarte tatin.

Près de toi qui dors,
Elle ne respire pas.
Elle n’a pas d’odeur,
Elle n’a pas de chaleur,
Elle n’est pas là.
Elle n’existe pas.
Tu te retournes,
Plongé dans les grands fonds
De tes nuits immobiles
Peuplées de rêves tranquilles.
Les étoiles s’éteignent.
Tu dors.
L’aube arrive que tu ne vois pas .
Le soleil se lève sans toi.
La vie fuit par une fente obscure
Pendant que, les yeux grands ouverts,
Tu dors,
Dans le creux de la main de la mort.

 

Silence, on mange !

Le monde grossit.

Trop de sucre. Trop de gras. On bouffe mal et on bouge pas, alors, on s’attaque à la restauration rapide et au Coca-Cola. Bannissons les hamburgers. Arrêtons les sodas. Remplaçons-les par cinq portions de légumes par jour. Et puis, bougeons un peu, enfin, quoi ! Marchons, sautons, courons, secouons ce popotin ramolli et que fondent ces love poignées.
On connait déjà tout ça pour l’avoir lu et entendu mille fois. Pourtant, imperturbable, le monde continue à grossir, on se demande bien pourquoi.

POURQUOI ?

Des équipes de chercheurs explorent les contrées les plus reculées. Les statisticiens astiquent leurs statistiques. Les informaticiens pressent à froid l’équivalent d’une récolte annuelle de big data. Ils en tirent une huile si frelatée qu’un vieux moteur diesel n’en voudrait pas pour lubrifier ses bielles fatiguées.

Résultat des courses, rien, nada, l’échec prototypal.

Pendant ce temps, les bourrelets ne cessent de bourreler. Jusqu’à la semaine dernière et ce film à la télé. Film français programmé en début de soirée pour divertir la famille en attendant d’aller se coucher. J’ai faim. De plus en plus faim. Pourtant, nous sommes sortis de table il y a une heure à peine. Le creux grandit. Une baguette. Des rillettes. Un coup de rouge. Le frigo, tout près. Ce n’est pas possible. On vient juste de manger. Des rillettes. RILLETTES ! Mais oui ! Bon sang mais c’est bien sûr ! Eurêka j’ai trouvé !

De l’autre côté de l’écran, ils n’arrêtent pas de s’empiffrer.
Neuf heures : Josiane Balasko vient d’attaquer un sandwich aux rillettes avec un ballon de rouge. Et elle mange vraiment Josiane, pas comme dans ces films états-uniens ou une actrice post-anorexique déballe sa bio à un Ken en plastique, un cube de viande étique planté au bout de sa fourchette. Quelques minutes plus tard, Gérard Jugnot et Pierre Richard installent un fabuleux pique-nique au milieu de la forêt. On y trouve de la baguette en plusieurs déclinaisons, du pâté de campagne, du camembert, un énorme panier en osier recouvert d’une serviette d’où dépassent deux goulots élancés et remplis de rosé. Le film se poursuit dans la même veine, salée, sucrée, tartine, tarte Tatin, fruits, légumes, viande, fromage et toujours du vin. J’ai plongé dans le frigidaire, la tête la première. J’en suis ressorti avec du Gruyère, un peu de jambon que j’ai serré entre deux tranches de pain. Il y avait un fond de Beaujolais que j’ai attrapé par le cou. J’ai bouffé et j’ai bu, les yeux rivés sur l’écran, pendant qu’ils continuaient à bâfrer entre deux scènes prétextes pour nous faire croire qu’il y avait une histoire entre les repas.

Rassasié et plaisamment amolli, mon estomac s’est mis à digérer et ma tête s’est remise à penser. Se pourrait-il que j’aie trouvé la clé, le chaînon manquant pour expliquer l’avènement du gras ? Le truc caché, le saint Graal qu’une armée de chercheurs n’a jamais pu trouver. J’ai ouvert en grand les vannes de mon ordinateur. Films. Français. Tout ce que j’ai pu trouver.
J’ai fait des provisions de bouche. De quoi tenir un siège. Je me suis installé devant mon écran et j’ai visionné. Des jours entiers. Et cette intuition, cette étincelle s’est transformée en brasier. Dans chaque film français on se met et on se remet à table. On mange. De tout. Tout le temps. On boit, du vin surtout. Il y a quelques exceptions, des vagues, nouvelles ou anciennes, de l’art, de l’essai ou de l’expérimental. Broutilles. Billevesées. La plupart des images qui constituent ce corpus sont composées de lipides, glucides et protéines présentées sous un jour toujours avantageux et très souvent local pour assurer la prospérité de la denrée hexagonale.

À l’heure où je vous parle, j’ai pris quinze kilos. J’ai épuisé mon stock de Beaujolais nouveau. Je me déplace en chaise roulante, du cholestérol plein mon cerveau. Encore un film, encore. Les voilà qui se retrouvent au bord de la piscine, une grande table, un barbecue, du pain, de la viande et du vin. J’ai faim. Il faut que j’arrive au frigo. Tout se brouille. Ils mangent, ils trinquent, je crois, je ne vois plus, je n’entends plus. La vie s’en va.

Je reste là.
Je ne pourrai pas.
Le monde,
Le monde ne saura jamais que, plus que l’abus de McDo’s et de Coca-Cola, c’est bien le cinéma français qui nous rend gras.

De l’autre côté

Il reste la montagne, la route, le vent.

Et quand la neige recouvre le chemin, il suffit de mettre pied à terre et de marcher tranquille en poussant son vélo, un pas après l’autre, comme un berger mène son bétail à l’alpage.

On marche, lentement, on glisse un peu, on avance jusqu’à la prochaine portion de chemin que le soleil aura dégagée. Alors, on se remet en selle et on continue à monter.

Un jour, on arrivera de l’autre côté.