Pour revenir il faut partir

Partir des mois ou des années, loin ou près, peu importent les kilomètres, partir ailleurs, sous un autre ciel, dans une autre seconde. Changer de terre et de lumière. Changer de ciel. Regarder d’autres corps et d’autres visages. Il suffit d’un lac ou d’une vallée, de la route qui s’arrête au bas d’un immeuble et d’un nom manuscrit collé à la hâte sur la face d’une boîte à lettre. Il y a du courrier. Des factures et de la publicité. Le journal. Des paquets. Des emballages brillants pour l’anniversaire des enfants. Les rappels. Le papier qui déborde au retour des vacances. Et un jour, collée à la hâte sur le front sale de la plaque métallique, une étiquette indique une nouvelle adresse.

Partir encore un peu plus loin, juste quelques mètres ou quelques kilomètres, regarder le ciel d’une autre fenêtre. Survoler des étendues de nuages, des océans métalliques et des bandes de terre en damier. Se réveiller d’un seul coup de l’autre côté du monde avec devant les yeux l’image fixe des vignes rousses suspendues aux balcons des montagnes. Le ciel trop bleu des jours de foehn. Et le raisin rouge et chaud qui colle entre les doigts, un jour de vendange.

Un jour d’été oublié au milieu de l’automne, gravir les escaliers taillés dans les murs de pierre sèche, la chaleur de l’ardoise plate et grise qui craque sous mes pas. Le soleil hors-saison et le sentier qui monte, le long des lignes parallèles.

Je peux marcher les yeux fermés.
Ici, je sais d’où je suis parti.

Améliorer Rothko

Ce 8 octobre 2012, Vladimir Unmanets entre dans la Tate Gallery de Londres.

Il s’approche d’une toile de Rothko, « Orange, Red, Yellow ». À droite, en bas du tableau, il inscrit en Anglais et au feutre dégoulinant :  » Vladimir a potential piece of yellowism. » Ce qu’on pourrait traduire par : « Vladimir une pièce potentielle de jaunisme. » Pardonnez l’inélégance de la traduction littérale, je ne vais pas consacrer une seconde de mon temps à ciseler les contours d’un étron.

Une fois, à Londres, j’ai longtemps regardé le tableau en question et quand je vois la trace immonde laissé par ce pantin triste et soi-disant jaunissant, j’ai les mains moites et un long filet de sueur froide me coule dans le dos.

Mais là où nous passons de la connerie ordinaire à la connerie de compétition, c’est lorsque Vladimir se fend d’une explication. Vladimir est un être pensant. Il se prend la tête dans les mains. Il réfléchit. Il a un message qu’il délivre en ces termes : « Je crois en ce que je fais et je veux que les gens commencent à en parler. C’était comme une sorte de plateforme. Je n’ai pas diminué la valeur de l’œuvre, je n’ai pas détruit ce tableau, j’ai mis quelque chose de nouveau. »

Vladimir, mon garçon – tu permets que je te tutoie – Vladimir, mon gros lapin en chocolat, il faut que je te dise, je crois qu’il y a quelque chose de pourri dans ton esprit troublé et, ce qui me chagrine, je crois que tu n’es pas tout seul à clapoter dans les eaux croupies du jaunisme. La fièvre jaune s’étend sur le monde et aucun vaccin ne semble en mesure d’enrayer cette pandémie qui se manifeste sous deux formes bien connues qu’on peut retrouver dans certaines galeries d’art contemporain : le caca et le crachat.

Le caca peut être déposé sur n’importe quel support par un derrière inspiré. Là où le geste prend toute sa dimension artistique, c’est dans l’intention, dans le mouvement du derrière qui imprime au caca une trajectoire suspendue que le trou percé dans la cuvette des WC fige et avale, au grand ébaudissement du monde des vivants.

Le crachat ne se dépose pas, il se projette. Il s’élance, aérien et imprévu, porté par des vents changeants. Il vole, il s’allonge et se déploie. Il prend une forme fuselée pour mieux pénétrer ce goulet d’air fluide qui voudrait l’étrangler. Lorsque finalement il rencontre la surface dure du monde, le crachat s’écrase en mille étoiles de salive et là, c’est le monde qui est ébaubi.

Mais comme le monde n’est pas parfait, il arrive parfois qu’un vent contraire et contrariant interrompe l’élan tendu du crachat et le retourne en plein dans le groin de l’expéditeur.

Cher Vladimir, mon gros minou en sucre, c’est toute la grâce que je te souhaite.

Sur le même thème, beaucoup mieux dit et en musique : In the Gallery, Dire Straits, traduction française. Juste en dessous ou http://wp.me/plN4f-1A4

Dans la Galerie


Harry fit un cavalier fier et libre, monté sur un cheval à cru.
Et pour la NCB, un mineur de charbon qui était à la fois
Un ange tombé du ciel et Jésus sur la croix.
Une ballerine qui patine, il fallait la voir sur la glace, qui dansait la valse.

Il y a des gens qui n’ont pas d’autre choix que peindre et dessiner
Harry devait tailler la pierre, modeler la terre glaise
Exactement comme les vagues doivent aller vers la plage
C’était inscrit dans son sang et sur ses os.
Ignoré de tous les artistes trendy à Londres ou à Leeds
Il aurait tout aussi bien pu fabriquer des jouets ou des chapelets
Mais il ne pouvait pas entrer.
Dans la galerie.

En même temps, vous avez un artiste qui dit qu’il refuse de peindre
Il prend une toile blanche qu’il colle au mur
Suivi par tous ses amis artistes, tous pareils, tous faux, tous bidons
Pendant que les marchands se réunissent
Et ils élisent celui qui sera primé
Celui qui pourra entrer.
Dans la galerie

Il refusait de mentir et de se compromettre
Pas de merde, pas de bouts de ficelle
Et tous les autres mensonges subventionnés
Qui ne veulent juste rien dire.
Je dois dire qu’il est mort sans jamais sortir de l’obscurité.
Et maintenant tous les vautours descendent de l’arbre
Pour l’exposer.
Dans la galerie.

Dire Straits, In the Gallery, 1978
http://www.youtube.com/watch?v=XEl7devfqdc

Voitures à vendre

Voitures brillantes que personne n’achètera jamais.
Des voitures alignées à l’infini des parkings de fortune pendant que les chaînes de montages ne peuvent plus s’arrêter. Des voitures neuves et entièrement équipées. Sans aucun apport ni  conditions de reprise. À zéro pour cent. À partir de 159 Euros par mois. Avec une prime à la casse, pour faire de la place.

Mais voilà, ici, les conducteurs ont déjà deux voitures et seulement un derrière. Alors, pour sauvegarder l’industrie automobile, il faut sans tarder greffer une deuxième paire de fesses sur chaque postérieur.

Deux paires de fesses par conducteur : voilà qui aurait de l’allure pour faire tourner les voitures. À la bourse de New York, les fabricants de fesses feraient flamber l’indice. Les designers s’empareraient de l’affaire. Pour mieux s’adapter aux formes automobiles, on aurait la fesse ergonomique, la fesse molle ou ferme, grasse ou étique, comme un coup de trique. Et pour égayer nos postérieurs, l’industrie du textile proposerait un grand choix de couleurs et des imprimés à fleurs. On aurait la fesse printanière ou la fesse automne-hiver.

Frères et sœurs bipèdes encore pour un temps, en vérité je vous le dis, songez dès à présent à assurer vos arrières.
Désinfectez vos postérieurs.
Achetez une troisième voiture.
Vendez vos manoirs et vos actions.

Investissez dans la jupe ou dans le pantalon.

Mea culpa

Pardonnez-moi parce que j’ai mangé.

Et je continue. Je mange tous les jours et même plusieurs fois par jour. Pour la fraîcheur du teint, je mange des légumes, toutes sortes de légumes, crus ou cuits, je ne fais pas très attention. Il m’arrive même de manger de la viande, je sais, c’est très mal, un peu de viande rouge et aussi du poulet.

Pardonnez-moi parce que j’ai bu.

Pour  faciliter le transit intestinal, j’avoue, j’ai bu. De l’eau. De l’eau du robinet, par litres entiers. De l’eau que j’utilise également pour me nettoyer, sous forme pulsée ou vaporisée, ça dépend, si je veux prendre une douche ou me laver les mains. Pour le goût et sentir une onde de chaleur parcourir mes intérieurs, il m’arrive de faire chauffer de l’eau dans une bouilloire, de mettre du thé dedans. Ou alors du café. J’ai une machine à café qui moud le grain avant de le mélanger à l’eau. J’éprouve  une attirance coupable pour le café en grains.

Pardonnez-moi parce que, oui, j’ai acheté.

Et pas seulement une machine à café. En juillet 2010 mon téléphone portable s’est éteint une dernière fois. Il avait cinq ans. Son successeur qui vit encore, vient donc de fêter son deuxième anniversaire. J’ai aussi un poste de télévision qui entre dans sa septième année. Une platine pour les vinyles achetée avec deux haut-parleurs, au bord de la préhistoie, au temps du microsillon. J’ajoute qu’il m’arrive souvent de me déplacer en  voiture. Cette année j’ai pris l’avion. Deux fois. C’était au mois d’août. Je possède plusieurs paires de chaussures pour marcher, courir ou faire du vélo. Parce que j’ai aussi acheté un vélo et même une machine à laver la vaisselle, qu’on me pardonne,  mais pour mon linge et celui des enfants, la machine appartient à tous les locataires, c’est chacun son tour, chacun son jour, un jour par semaine.

Pardonnez-moi parce que j’inspire.
Pardonnez-moi parce que j’expire.
Parce que je me tiens sur mes deux pieds.

J’essaie de faire de mon mieux. J’expire avec parcimonie. Je marche sur la pointe des pieds. Mais je pèse quand même 72 kilos, je sais, c’est beaucoup trop. Idéalement, je ne devrais pas me trouver là. Ou alors, allongé 6 pieds sous terre, je pourrai enfin me rendre utile : une fois débarrassé de mes vieux plombages, je me décomposerai en silence. Je serai enfin 100% biodégradable.

Je sais bien que le monde attend. La planète retient son souffle en observant sur ma face les premiers signes de vieillissement. Je sens que je baisse. La fin ne doit pas être bien loin. Quelques dizaines d’années devraient suffire pour me réduire à néant. Après ma mort, tout ira mieux. Après ma mort, tout rentrera dans l’ordre.

On ne fera plus de vélo, de vaisselle ou d’enfants.
Les glaciers se reformeront.
Les ours blancs danseront sur la banquise. 

Et les abeilles auront des dents.

C’est toujours la même histoire

L’histoire commence par la fable d’un père rêvé ou inventé. D’un père absent qui se matérialise par petites touches, par fragments, par d’infimes particules d’ADN qui traversent les épidermes pour se recomposer sous la forme d’un enfant de sexe masculin. Sous la forme d’un fils qui se développe à la lumière des années jusqu’à ce que l’image finale révèle l’image rêvée du père.

Il y a le vrai père, celui qui veille, la nuit. La figure de la mère éternellement jeune qui porte des pulls en V. La mère restée à l’ombre de sa mère, en retrait, en latence. La mère qui ne grandit jamais. Dans les livres de John Irving, la vraie maman c’est souvent le papa. Les enfants ont de la peine à grandir et les tôles tranchantes des voitures encastrées tronçonnent sans bruit les corps des gens qu’on aime.

Il y a les enfants à l’école, les pièces de théâtre, les spectacles montés par la troupe du collège, Shakespeare ou des cantiques de Noël comme des fenêtres sur le monde de l’école, l’internat et les matelas chauds qui tapissent le sol mou de la salle de lutte.

Il y a aussi l’odeur de la neige, de la sciure et des arbres qu’on abat. Le sexe, triste ou gai, le sexe abominable, le sexe trop tôt ou trop tard et, dans son dernier livre, le sexe mouroir des années où une épidémie inconnue hésitait encore à se donner un nom.
Le dernier livre de John Irving s’appelle In One Person et il se glisse dans les plis d’un autre roman, A Prayer for Owen Meany, écrit en 1989. Parfois les plis sont si profonds qu’on a l’impression de glisser d’une histoire à l’autre, un pied sur chaque rive de ces deux récits qui s’appellent, s’entrelacent et finissent par se confondre. Un peu comme si, sur la page de papier, certains mots en surbrillance ouvraient un passage secret vers des ponts suspendus entre ces deux intertextes parus à treize ans d’intervalle.

Peut-être que John Irving raconte toujours la même histoire ou peut-être qu’il ne s’agit que d’une seule histoire. Une seule histoire en dix-huit romans.

“We are formed by what we desire. In less than a minute of excited, secretive longing, I desired to become a writer and to have sex with Miss Frost—not necessarily in that order.”
In One Person, Johh Irving, Barnes & Noble 2012

Une femme fardée


« Mais qui sont donc ces sondés ? »

Je me souviens d’avoir lu cette phrase dans un roman de Françoise Sagan, je crois qu’il s’agit de La femme fardée où Edma Bautet-Lebrêche, femme d’Edmond Bautet-Lebrêche des sucres Bautet-Lebrêche pose cette question en découvrant un article dans le journal.

Il me semble qu’elle répète la question : « Mais qui sont donc ces sondés ? » Et qu’elle poursuit : « Qui sont donc ces sondés, on dirait un air de cha-cha-cha » Elle chantonne : « Qui sont donc ces sondés ? » C’est une jolie scène, on visualise très bien Edma, aristocrate en tailleur crème, sur le pont d’un paquebot de luxe baigné de lumière couleur caramel chaud. Edma impeccable et surannée, suspendue quelque part entre le foxtrot et la bossa nova. Je crois bien, mais je ne suis pas sûr.

Peut-être que ce n’était pas dans La femme fardée, mais  plutôt dans Le garde du cœur, La chamade, Un peu de soleil dans l’eau froide ? Ou peut-être dans Le chien couchant ou De guerre lasse, je ne sais plus. Ce que je sais, c’est que Françoise Sagan avait le génie des titres. Un orage immobile est un très beau titre, un titre immobile qui vous fait voyager. Elle a aussi écrit un livre qui s’appelle Les merveilleux nuages, titre qu’elle a emprunté à Charles Baudelaire, Françoise Sagan était aussi une très grande lectrice.

C’est curieux, ce désir qu’on a de faire des catégories et de coller des étiquettes. Baudelaire, poète des Fleurs du Mal, qui va au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, on comprend que Baudelaire ne rigolait pas avec la poésie, qu’il était prêt à se défoncer à la colle pour produire des vers que personne n’avait écrits avant lui. Baudelaire devient le poète défoncé. Camus devient L’Etranger. Il y a les auteurs qu’on étudie et ceux qu’on n’étudie pas. Les auteurs majeurs et les mineurs. Les auteurs populaires. Sur Françoise Sagan, on a collé l’étiquette « auteur-frivole ». Frivole, c’est à cause des casinos, des Aston-Martin qu’elle explose au soir ou au petit matin, je ne sais plus trop, là aussi ma mémoire défaille. Frivole à cause de Saint-Tropez, de l’argent et de la mer. Tout ça, c’est ce qui se voit, ce qui se met en page dans les journaux. Des éléments de biographie. Mais qu’est-ce que la biographie fait aussi la musique des mots ?

Françoise Sagan a été célèbre à la parution de son premier roman. Elle avait 19 ans. Elle a ensuite publié plus d’une vingtaine de romans et de nouvelles que tout le monde a achetés et que peu de gens ont lus. Partout, elle fume, elle boit, elle danse et la musique des boites de nuit assourdit la musique de ses mots.

Alors, Françoise Sagan, personne frivole, pourquoi pas. Personnage lunaire, assurément. Mais ça, c’est le personnage, justement. Il y a la personne, le personnage et après, il y a les mots, sa manière de tourner les phrases, son style, sa façon bien à elle de raconter les histoires. Si on oublie le personnage pour ne garder que les mots, on verra que sa langue tient mieux la route que ses Aston-Martin. Quand elle prend vraiment le temps d’écrire, elle apporte aux mots un soin classique et impeccable. Elle taille un chemin doux et fluide et parfois le texte fait un dérapage, un élégant tête à queue. Elle embraye, redonne un coup d’accélérateur et replace ses phrases dans le sens de la marche, une marche qui ressemble à une promenade baignée de soleil et de nuages pas si merveilleux.

Si on observe les personnages qui font vivre ses histoires, on découvre un regard triste qui voudrait être gai. Une manière de garder la nuque bien droite et le front haut, alors qu’il fait froid à Paris lorsque la fête est finie. Il est souvent cinq heures du matin, il pleut hallebardes et les taxis passent sans jamais s’arrêter. Les taxis passent et avec le temps, elle sait bien que l’histoire va mal se terminer. Mais elle y va quand même, un peu ébouriffée, un peu mal maquillée, elle y va quand même, un demi-sourire caché au coin des lèvres. Et même si, au fond d’elle-même elle est un peu morte de peur, elle tient le cap et le maintien.

La mort, elle veut bien, mais pas trop tôt le matin. Faire les choses dans l’ordre. D’abord passer à la salle de bains. Faire un brin de toilette. Avant tout, il faut de la tenue.
Alors, pour la mort, on est bien d’accord, mais la mort attendra la sortie du bain.

P.S. Je ne suis pas du tout sûr que la citation qui figure en titre se trouve dans La Femme fardée. À l’origine, je voulais juste parler des sondés dans les sondages. Ensuite, j’ai pensé à Françoise Sagan et me suis à écrire tout à fait autre chose. On mesure mieux ici l’état d’égarement dans lequel je me trouve. Tout ça est bien consternant.

Sur le visage d’Audrey Hepburn

La France élit son président

Depuis une semaine, un mois ou cent ans, la France élit toujours un président.

Au premier plan, sur les images, on trouve les candidats-présidents, leur portrait doré sur fond bleu, rouge ou blanc. Le doré, c’est pour le bronzage, un président est toujours bronzé. La couleur du fond, c’est la couleur de la France quand elle est découpée en tranches de camembert électronique, avec des électeurs à gauche, à droite, au centre ou des électeurs absents parce qu’ils avaient piscine.

Au deuxième plan, il y a les femmes de présidents. En cet an de grâce bissextile, la première dame de France s’appelle Carla. Elle est d’origine italienne. Elle a fait de la chanson et du mannequinat. J’avoue une regrettable absence d’intérêt pour le parcours professionnel de Mme Bruni-Sarkozy. J’éprouve le même sentiment pour son mari et les autres personnes qui convoitent le titre de guide suprême et de commandant en chef des forces armées. J’avoue même un désintérêt tout à fait global pour tout ce petit monde très éloigné du mien.

J’ai par contre été interpellé par la publication d’une série de photos de Mme Bruni-Sarkozy dans toutes sortes de magazines électroniques ou pas. Sur ces photos, elle apparait dans un chandail en maille brune, posée sur un fond flou de pelouse et de manoir blanc. Elle prend la pose, lève les yeux, sourit, on voit bien qu’elle est à l’aise, qu’elle maîtrise la lumière et les codes. Ce qu’on voit aussi, c’est son visage. On voit un masque de peau percé d’un regard. Une couche de chair morte greffée de frais sur un crâne vivant. Il y a quelque chose dans cette série d’images, quelque chose qui semble sorti tout droit de l’atelier de Frankenstein. On a peur qu’un vent maladroit soulève le fragile rideau des cheveux et découvre à l’arrière du crâne le tracé tourmenté des points de suture.

Il y a dans ces images quelque chose qui me glace. Qui n’est pas propre à la personne de Mme Bruni-Sarkozy, mais qui s’applique à tous ces visages figés, ces visages morts qui hantent le monde des vivants. Je crois qu’il y a un problème. Un problème de marketing liés à ce siècle décérébré et hollywoodien. Des kilomètres de films et des années d’images ont réussi à tout embrouiller, à mélanger tous les genres avec toutes les couleurs.

Si on s’en tient au corps, à la peau et aux muscles qui la tendent, la jeunesse est un état. Un moment éphémère qui peut se prolonger. Ou qu’on peut prolonger à coups de scalpel ou à coups d’injections. Je comprends bien le principe de base: pour être jeune, il faut qu’une peau soit lisse et bien tendue. Pour être jeunes, les seins doivent être fermes et dressés vers le ciel, le mollet souple et la cuisse fuselée. Les cheveux noirs ou blonds ou flamboyer en rouge, la jeunesse est un état qui autorise toutes les couleurs rouges. Mais justement, c’est un état, une offre spéciale et limitée dans le temps.

La beauté, c’est autre chose. Et je ne parle pas de la beauté intérieure, de la beauté de l’âme de tout ce qui ne se voit pas avec les yeux. Non. Je parle de la chair. De ce qui se voit. De la lumière qui fait briller les contours des visages et des corps des femmes. De la grâce qui s’installe aux creux des courbes et qu’on voudrait toucher avec les doigts. Je parle de ce petit bout de ciel qu’on entrevoit parfois dans le port des femmes, parce que, sur la terre, rien ne saurait fabriquer des mains de cette texture-là, de cette longueur-là. Des mains retenues aux poignets par un réseau complexe de nerfs à fleur de peau.

Des mains que même Michel-Ange n’aurait pas su sculpter.

La beauté se fout de l’âge comme de sa première cerise. Elle habite les rides ou les peaux élastiques. Les peaux flasques. Les peaux claires ou mates. Les peaux noires ou blanches. Les peaux dorées ou remplies de taches de rousseur. Les cheveux gris. Les cheveux blancs. L’absence de cheveux. Fragile et indifférente au fracas de ce monde, la beauté des femmes nous saute aux yeux et nous prend à la gorge. Elle nous interrompt. Elle nous interroge.

Et lorsqu’elle frôle, l’espace d’une seconde éblouie, le visage vieilli d’Audrey Hepburn, 
la beauté des femmes nous rappelle que sur la terre, il y a un ciel.

 

 

J’ai décidé d’être candidat.

En cet an bissextile et qui risque bien d’être le dernier, Rick Santorum, candidat à l’élection présidentielle américaine, Rick Santorum s’est excusé. Il a demandé pardon. PARDON. Rick était allongé sur une chaise longue, au soleil, à la fraîche. Un  touriste l’a reconnu. Et photographié. Vous avez un aperçu de ce document photographique au sommet de cet article.

Regardez bien. Sur la photo, c’est affreux… Sur la photo, oh, Mon Dieu! Sur la photo, mais que voit-on, enfin ?
Sur la photo, on voit Rick.
Allongé.
Au soleil.
Et c’est tout.
Sur la photo, on voit Rick et seulement Rick.
Alors, vous me direz, pourquoi Rick s’excuse d’être Rick ? Mais c’est vrai ça! Pourquoi, nom d’un petit bonhomme ? Parce que sur la photo, regardez mieux, sur la photo, on voit un VENTRE. Un ventre naissant. Un irréfutable début de convexité.
Rick Santorum dit : « Je sais que je devrais perdre 7 à 10 kilos. » Alors, il présente ses excuses à tout le peuple étatsunien. Il est absolument désolé d’avoir un abdomen en voie de grossissement. Pour être élu, le président doit avoir le regard vif et le poil luisant. Le président doit être beau. Sculpté. Abdominé. Bronzé. Chevelu mais sans excès. Pour être élu, le président doit avoir un corps de président.

Un président qui serait gros, ce serait un peu comme un hippopotame sans vélo.

Un président qui serait gros dirait des gros mots comme « chômeur », « vieux », « pognon », « enculés ». Alors qu’un président svelte dira « Demandeur d’emploi », « Personne du quatrième âge », « Actif illiquides » et « Instituts Bancaires Détenteurs d’Actifs illiquides. » Notez l’usage de la majuscule. Un président bronzé ne s’exprime qu’en majuscules. Il s’adressera à la Nation pour Lui Parler de l’Absolue Nécessité de Sauver Ce Fleuron de Notre Place Financière Pour Que la Nation Continue d’Occuper une place de Choix dans le Concert des Nations.
Alors qu’un président gros et bedonnant dirait que ce n’est pas grave, si les riches ont un peu moins de pognon.

Il se trouve que je suis svelte, ferme, et que ma peau mate ne craint pas l’exposition prolongée aux rayons artificiels. Par contraste, mes dents blanches et impeccablement alignées étincellent à merveille dans la lumière des projecteurs. Le temps est venu pour moi de me présenter devant vous, lascives concitoyennes et vigoureux concitoyens.

J’ai donc décidé d’être candidat.

Je mesure l’ampleur de la tâche qui m’attend. Je suivrai un régime strict. Je soulèverai des poids. Je me ferai remplir les rides. J’aurai à jamais quarante ans, ma tête liftée sur mon corps président.
Je mettrai de l’eau dans mon vocabulaire.
Je refuserai d’être grossier.
Je serai simplement vulgaire,
Je refuserai toute familiarité.
Vous pouvez m’appeler Majesté.

Tout ce qui est dur a un prix.

Au magasin, il faut payer.

Ce qui se touche. Ce qui se mange. Ce qui se compte. Ce qui se voit avec les yeux.

Tout ce qui se pèse à un prix. Parce que ça se touche. Parce que ça se voit. Parce que ça se mange et ça se boit. Ensuite, ça se digère. Ensuite, il faut aller aux toilettes. Ensuite, recommencer à boire. Manger encore et retourner aux toilettes.

Parce qu’on comprend bien qu’il faut payer pour avoir une automobile et l’essence qui coule dedans. L’essence, ça se paie, comme le béton et la terre. Le goudron et les routes. Parce que, sans routes, où irons-nous ? Où irait le monde sans l’asphalte noir pour tartiner les cailloux ?
Le béton et la mer.
Les barres d’immeubles qui défont le bord des océans.
Des choses. Stuff. Des objets qui ont une forme, qu’on peut faire tenir dans sa main. Des sciences qui calculent le nombre de kilomètres qu’un homme devra parcourir pour aller sur Mars. Qui calculent le poids en grammes de la navette spatiale; le poids en acier des immeubles qui écrasent le bord des océans.

Fabriquer des porte-avions pour porter les avions. Des piscines pour tondeuses à gazon. Des presses à fabriquer les billets. Faire marcher la planche à billets. Fabriquer de l’argent qui fabrique de l’argent

Et au bout du compte, lorsqu’arrive l’addition, ça fait des sommes vertigineuses. Des séries de zéros dépensés en voitures ou en télévisions. Au bout du compte, à la fin du décompte, on se souvient de tout ce qu’on n’a jamais pu prendre dans la main. Tout ce qui n’est pas dur. Toutes les notes assemblées par les musiciens du monde. Tous les mots qui forment des histoires. Toutes les images qui brillent dans le soir. Tout ce qui ne tient pas dans la main.

Tout ce qui ne vaut rien.

À la fin du décompte, il reste le souvenir d’un visage, un jour d’hiver ou d’été. Les enfants qui rient. Le bruit de l’eau. L’empreinte d’une autre peau qu’on garde imprimée dans le creux de sa main.

Les meilleurs moments de notre vie.