Un vélo dans un magasin de porcelaine

Pas à dire, beau crachin. Fin. Sournois. Magnifié par le vent. Frappé mais pas complètement glacé pour mieux s’immiscer entre les mailles de la toile high-tech qui va bientôt abandonner toute espoir d’imperméabilité. Je me demande quelle est la température que ressent mon fragile épiderme au contact de cette bise qui me tétanise déjà les pieds. Les mains, on n’en parle même pas, après dix minutes, plus la moindre sensibilité. Bon. Pédalons, ça va nous réchauffer. Mais non, je rigole.

Rien ne sert de pédaler par un jour d’hiver glacé. Tronçonner un violoncelle pour en tirer un adagio serait une entreprise bien plus sensée. Donc, je m’enfonce sans espoir dans la pluie et le froid. À 14 heures, l’après-midi est déjà entré dans l’espace-nuit, vaguement bleu, un peu tremblant, qui dilue les accents du paysage dans une bouillie molle, fade, atone.

Sous moi, le coursier ravi glisse avec entrain d’une flaque à l’autre, de la pluie jusqu’au sommet des jantes et le guidon trempé. Il répond sans délai au moindre coup de pédale, ses vitesses passent au quart de poil et ses freins se retiennent de siffler. Peu de traffic. Presque le silence et même plus un bruit quand nous nous virons à droite pour rejoindre la petite route qui longe le fleuve. Le vent se déchire aux branches des arbres déshabillés. Le crachin se transforme en bruine légère et en plus rien du tout. Nous avançons au fil de l’eau. Il ne fait pas si froid, finalement. Tout au bout de l’Est, une ligne claire se cale au fond de la vallée. Il ne fait pas si mauvais, finalement. Nous roulons. Je sèche un peu. Je me réchauffe, un peu. J’accélère. Les jambes tournent et mon cœur bat. Ça se calme dans ma tête, ça s’ordonne et ça vagabonde. Des images, des mots, « Underworld » de Don DeLillo. Un livre-arbre, qui ne commence pas et ne finit jamais. « … Un mot qui recouvre de mélancolie l’étendue brute de la ville, traverse les vergers et les ruisseaux rêveurs, jusqu’aux collines solitaires. Paix. »

– Le vélo : Alors, on est pas bien ? Paisibles. À la fraîche. Décontractés du gland.

Le ciel tire à balles réelles

Couleur charbon, les nuages. Solides, compacts, opaques, noirs minuit. En rangs serrés, ils s’avancent velus, obèses, leur ventre qui traine au ras du sol. L’orage rage, encore et encore, le ciel craque et se fend. Aucune sirène et pourtant, c’est un nouveau bombardement. Le sol crépite, la terre tremble, se soulève et le sol vole en éclats.
Le ciel tire à balles réelles, mitraille, défouraille à tout va. Le ciel en a marre de nos gueules d’atmosphère, il a trop vu nos têtes de culs, il n’en peut plus, le ciel. Alors, chaque jour, à heures régulières, il nous balance tout ce qu’il a sur le coin de nos tronches. Du vent à déraciner les arbres. De l’eau, par plein tonneaux. Et de grands seaux de glace concassée pour former un essaim de projectiles lancés à l’assaut des pare-brise qu’ils fracassent avec entrain.

Des congères se forment sur les bords de l’été.

On n’y voit plus rien, alors on court sans queue ni tête, un pardessus dérisoire sur nos crânes déplumés. Une branche passe. Une tuile s’écrase. Le ciel se gave d’objets épars qu’il recrache au hasard. C’est le moment qu’il préfère, le ciel, quand ça bastonne, quand les tables passent en sifflant au-dessus de nos têtes, quand il fait s’envoler tout ce qui n’est pas fait pour voler. Il aime le contraste, le côté décalé et nos regards apeurés quand il nous met le monde à l’envers.

Juillet à l’heure de l’ère glaciaire.

Nous nous taisons. Nous nous terrons. Infiniment fragiles.
Petits.
Perméables.
Nous ne sommes pas à l’épreuve des balles.

Êtres d’eau

Ce qu’on a de meilleur, c’est quoi ?
Des larmes ?
Des larmes oui.

Des larmes, pas celles qui ont la couleur du sang. Pas celles qu’on verse au bord d’un trou. Pas celles qui ont le goût aigre de la douleur et pas non plus toutes les autres, amères, acides qui gravent leurs sillons sur nos visages et jusqu’au fond de nos âmes, ces vallées que les années creusent en falaises tranchantes où la lumière vient se déchirer.
Au fond, il fait toujours plus noir.

Alors, les larmes pourquoi ?
Parce que parfois les eaux montent, montent, le niveau atteint la cote d’alerte, les eaux montent encore, atteignent le sommet de la digue et le coeur en crue déborde. Une larme étoile la poussière, qu’on n’a pas eu le temps d’accrocher au revers de sa main.
Une larme parce que c’est trop, parce que ça traverse nos murs et nos secrets défense, ça pénètre au plus profond de nous, jusqu’à toucher ce point minuscule, là où nous sommes si vulnérables, tellement aimants et tendres, tellement.

Nous sommes des êtres d’eau, fluides, liquides, fragiles. Un vieux refrain et nous débordons, une main d’enfant et nous coulons. Les derniers feux du crépuscule nous submergent, la mer orange et la neige, la neige dans le creux des combes bleues nous engloutit dans un sanglot. 

Dans un soubresaut, le corps a lâché de l’eau.
Salée.
Poivrée.
Une goutte tombe dans la poussière.
Cette goutte arrose la terre entière.
Elle fleurit le monde et le rend plus beau.

Sors si tu es un homme

Je suis sorti, parce que je suis un homme. Il ne l’avait pas dit, mais mieux que ça, il l’avait suggéré, le chafouin, le fourbe, le Machiavel sur roues. Cuissard long et veste imperméable. Bonnet sous le casque. Surchaussures pour la forme. Gants pour rigoler.
À vélo, quand il pleut, on finit toujours trempé.
Il fait un froid mouillé. La neige s’accroche encore aux soupentes de ce ciel buté, aussi noir que l’asphalte sur lequel je m’engage, hésitant et déjà frigorifié.

–  Cornecul mais qu’est-ce que je fais là, hein, dis-moi ?

Tout au plaisir de sa première sortie annuelle, mon vélo ne me répond pas.

– Ah voilà. Maintenant qu’il prend l’air, monsieur est content. Les roues à l’aise, le guidon au vent. Forcément, tu t’en fous. Ton épiderme en fibre de carbone est à l’épreuve des balles, alors la pluie, tu ne comprends même pas ce que c’est la pluie et le froid, tu ne le sens pas.

J’hésite sur la direction à prendre. L’ouest fait dans le noir clair, l’est dans le gris foncé. Cowboy solitaire de la route, je mets ma roue avant dans le sens du soleil couchant. En voiture Simone, roulez jeunesse, après la pluie vient le beau temps, et au bout du tunnel, un train qui fume attend.

L’attaque du vélo

Le vélo On voit bien que tu es vivant et on s’en fout un peu du comment.

Le cycliste : Comment ça on s’en fout du comment ?

Le vélo : Ben oui. J’en ai rien à branler de savoir comment tu as survécu jusqu’à ton âge avancé. Bien sûr, c’est intéressant ton histoire de dérapage, tes petites aventures pré-pubescentes. Le jour où tu t’es mis une boîte à ski qui t’a laissé à demi-mort dans ton tas de neige. La fois où tu as pris un coup de fenêtre derrière la tête ou ce virage où tu as manqué de mettre la voiture de ton père en vrac dans un fossé. Raconte pas ta vie, y a rien à raconter.
Ta vie, elle dure cinq minutes à tout casser.

Le cycliste : Oh putain, je vais tout de suite te mettre sur ebay.

Le vélo : Tu sais quoi, faisons un tour du lac.  170 kilomètres, ça devrait te calmer.

Le cycliste : Regarde un peu dehors, t’as vu le temps qu’il fait ?

Le vélo : Justement. Dans ton cas, quoi de mieux qu’une douche glacée ? Une fois ton cerveau refroidi, on pourra discuter. Entre adultes. Je t’expliquerai que oui, ta vie fut un enchantement, oui, tu as survécu à bien des malheurs, et oui,  bien que chenu et faisant sous toi,  tu es encore beau et fort et que le monde entier t’envie ce corps fuselé, cette paire de jambes faites pour pédaler. Ensuite, tu pourras toujours essayer de m’expliquer pourquoi ce besoin soudain de te charger à l’électricité.
Alors, sors, on va s’expliquer dehors.

Le cycliste à quinze ans

Mon premier Cilo, je l’avais oublié.
C’était encore le temps des cale-pieds. La lanière en cuir qu’on serre chaque fois avant de partir et qu’on retire un jour parce que ça va bien plus vite sans.

On est toujours pressé, à quatorze ou quinze ans.

Un matin, un bruit étouffé, très lointain, ce bruit de moteur diesel, bien lourd, bien gras et bien profond. Le chauffeur freine. Il rétrograde. Temps mort. Il remet les gaz à la sortie du virage et se lance dans la ligne droite. VRAM, très sommeil. Débrayage. VRAM, dormir encore. VRAM, on dirait… on dirait. VRAM, on s’éjecte du lit, le cœur battant et le corps endormi. Et là, debout en slip derrière la fenêtre on voit disparaître le cul jaunâtre du bus scolaire.

On saute en selle à moitié habillé. Pour la toilette, on s’en remet à l’eau de lycée. Et on descend. À fond. Tout à droite. Sur le grand braquet. Il fait froid. Les yeux pleurent et les mains gèlent sur les poignées de freins. La route se tord entre  barrières et murs de pierre. Un court instant on se redresse, on relance avant de replonger dans la pente. La tête dans le guidon on fond sur le prochain virage, on le connait par cœur, on le voit les yeux fermés. Et c’est là, juste à la lisière supérieure du champ de vision, qu’apparaît une zone scintillante et tout à fait hors de propos en cette fin de printemps.

De la glace.

Une coulée de glace posée sur toute la largeur de l’asphalte. On pense pêle-mêle : freiner, printemps de merde, freiner, une conduite a sauté, trop vite, trop tard, je vais m’écraser, moi dans le mur, du sang, mes morceaux partout sur les cailloux, je ne pourrai pas m’arrêter.
Une fraction de seconde avant l’éternité.
Alors par réflexe, on lâche les freins, essayer de passer, sans déraper, essayer de garder cette infime épaisseur de boyau en contact avec le sol gelé.

Le plan du monde s’incline. Doucement. Surtout ne pas mettre trop d’angle. Surtout rester vivant. Rester droit aussi droit que possible pendant que le mur, le mur se rapproche dangereusement. Ça va glisser. Je sens bien que ça va glisser. Je me prépare. Ensuite, il y a un blanc. Un flottement. Du mou dans ma roue avant. Le guidon se dérobe et je redresse, à contretemps. Debout, un pied sur une pédale, l’autre qui glisse sur le sol gelé, je traverse toute la largeur de la route, retrouve la terre ferme, manque de me faire désarçonner, freine, freine et finis par m’échouer sur le bas-côté.

Je me relève. Je relève mon vélo. Je fais quelques pas. Les jambes me manquent, le cœur aussi. Dans ma tête le grand rien, le néant, le vide absolu. Soleil. Froid. Route. Mur.

Je suis là. Je suis vivant, je ne sais pas comment.

La supplique du vélo

Ah non pas ça.
Tout mais pas ça.

Je retire tout ce que j’ai dit. Tu es beau. Tu es fort. Tu es fuselé. Des membres magnifiques. Le mollet fait pour le grand braquet. La cuisse grimpeuse. Les abdos serrés dans ce torse étique que le vent traverse sans jamais pouvoir s’y accrocher. 

Tu es le corps du cycliste optimisé.

Alors, tu vois, ça me ferait vraiment mal au seins qu’un athlète comme toi se mette à pédaler en mode assisté. Et moi, tu y as pensé ? Serai-je donc ton dernier vélo pédalo-propulsé ? L’ultime descendant de ta fabuleuse lignée ? 

Ton premier Cilo, tu te souviens, cadre en acier, deux fois cinq vitesses, manettes placées en haut du tube oblique. Doré comme cette aube où tu escaladas sans mollir les douze pour cent qui te menaient à ton lit. Cinq heures du matin et tes roues incertaines fendaient l’écume des bières de la nuit. Arrivé au fond du faux-plat, tu as regardé le plan incliné dressé devant toi. Le soleil allait bientôt se lever. Entre deux haut-le-coeur, tu t’es dit quand faut y aller, faut y aller. En danseuse que tu l’as franchi, ce putain de raidillon. Même pas ralenti. Même pas posé un pied à terre. Effacé la pente d’une seule traite comme Coppi. Une fois arrivé en haut, tu as grimpé sur le dos de l’abricotier, sauté sur le rebord de la fenêtre que tu avais laissée entrouverte avant de t’en aller. Ta façon de rentrer en loucedé dans ta chambre aux heures interdites, sans réveiller ta mère au réveil conditionné par le déclic de la porte d’entrée.

Dis, est-ce que tu le referais aujourd’hui ?

Moi je pense que oui.
Tout aussi bourré et sans électricité.