Les mots perdus (II)

Allongée sur son lit d’hôpital, ma maman dit : « Fatiguée. »

Presque une heure. Presque une heure que nous nous parlons. Elle lance un mot. Parfois à l’envers. Alors je le rattrape. J’essaie de le remettre à l’endroit. Elle approuve de la tête. Elle lance un autre mot. Un bout de phrase en suspension. Je ne suis pas sûr de comprendre. Alors, elle recommence. Mot après mot, elle tricote une phrase et je reprends le tricot lorsqu’une maille a filé.

Nous parlons.

J’apprends qu’elle a mangé. Du pain. Des spaghettis. Que c’était bon. Très bon. Après des jours de purées et de soupes. Elle a mangé une glace à la fraise et à la vanille. Ça aussi, c’était très bon.
J’apprends que la dernière fois, elle avait passé une mauvaise nuit. Fait de mauvais rêves. Et qu’elle était contente que je sois arrivé. Elle était contente d’avoir pu m’expliquer. Un mauvais rêve. Elle ferme les yeux. Elle dit : « J’ai vu le diable. »

– Le diable, maman ?
– Oui. Le diable.

Elle referme les yeux et son front se plisse. Elle regarde l’intérieur de sa tête. Les images qui se forment devant ses yeux fermés. Sa main se referme, serre la mienne de toutes ses forces. J’attends, ma main dans la sienne. J’attends qu’elle revienne, sa main serrée dans la mienne. Elle ouvre les yeux sans me voir. Elle est en plongée, à dix-mille mètres au-dessous du niveau de la mer.

J’attends.

J’attends qu’elle revienne. Qu’elle remonte à la surface. Petit à petit, son visage se détend. Dans ma main, la pression se relâche. Son regard s’anime. Ses yeux retrouvent le goût de la lumière.
Au bout de son poignet, sa main droite décrit un arc de cercle et vient se poser bien à plat sur son cœur. Elle refait le geste. Encore. Encore.

Sa main droite qui se soulève et vient se reposer.
Bien à plat sur son cœur.

Un pardessus noir qui voulait être bleu

– Vous avez l’air en forme. Vous avez bonne mine. Vraiment.
– J’ai l’air d’avoir cinq cents ans.
– Pas du tout. Vous avez l’air… vivant.
– J’ai l’air d’un cimetière.
– Les cimetières sont verts au printemps.
– Je n’aime pas le printemps. Et l’hiver non plus. Je n’aime pas. Les saisons qui reviennent sans imagination. Le temps qui passe et qui repasse. Le temps est un étron qui manque d’imagination.
– Je crois que nous n’avons pas été présentés. Monsieur ?
– Jean. Appelez-moi Jean.
– Jean, c’est très bien. On dirait la couleur de vos yeux.
– Et vous? Vous vous appelez comment ?
– Ça dépend du jour ou de l’heure.
– Il est huit heures trente et nous sommes mardi.
– Alors, vous pouvez m’appeler Kaïr. Kaïr, pendant cinq minutes. Kaïr, vous vous souviendrez ?
– Je serai parti dans cinq minutes, alors, Kaïr, j’aurai oublié.
– C’est une question de temps.
– Le temps est un étron…
– …qui manque d’imagination.
– Votre pardessus à l’air fatigué.
– C’est un pardessus qui a beaucoup voyagé.
– C’est un pardessus noir qui voulait être bleu.
– Toutes les couleurs s’effacent avec le temps.
– Avec le temps, tout s’efface.
– Moi je fabrique des gommes à effacer le temps. Frotter trois fois par jour, matin, midi et soir.  Trois fois par jour pendant un an.
– Et que fait-on après un an ?
– Ensuite, je vends une presse à imprimer du temps. Une presse hydraulique. Matériel japonais. Très fiable. Garanti pour longtemps. Avec ça, vous imprimerez des kilomètres de temps. En couleurs, en noir ou en blanc.
– Les couleurs passent avec le temps.
– Alors, pressez sur noir et blanc.
– Je n’aime pas le noir. J’aime encore moins le blanc.
– Alors, prenez mon pardessus. C’est un pardessus noir qui voulait être bleu.
– Moi j’aurais voulu être vivant.

Les mots perdus (I)

Allongée sur son lit d’hôpital, ma maman dit : « Misse! »
Son regard éteint s’est allumé. Son visage s’est animé. Elle se concentre. Elle va parler.

–    Misse!
–    Misse, maman ?
–    Misse!
–    Misse, je ne comprends pas.
–    Misse!
–    Misse, je comprends pas. Tu es mal installée ? Tu veux que je remonte le dossier ?

Elle fait non de la tête. Elle me regarde intensément. Je lui prends la main.

–    Aaaaa. Aaaaa. Aaaaa.
–    Tu es contente maman ?

Elle fait oui de la tête. Oui, vigoureusement.

–    Moi aussi, je suis content. J’ai vraiment eu peur, tu sais ?

Elle dit oui de la tête. Oui, vigoureusement. Elle me regarde encore et là,  je comprends.

–    Misse, ça veut dire merci, pas vrai ?
–    MISSE!

Elle me tend les bras et m’embrasse. On reste comme ça un bon moment. Je me redresse et elle sourit.

–    Misse.
–    Pas de quoi maman.
–    Misse. Misse. Missi. Mer-ci
–    Merci à toi maman.

Rien n’y fait

J’ai essayé l’eau de pluie. L’eau de mer ou l’eau du lac la nuit.
J’ai essayé de frotter avec de la neige ou du vent.

J’ai étendu en plein air tous mes souvenirs en couleurs. En plein soleil.
En plein midi.

J’ai essayé l’essence de térébenthine et l’essence à nettoyer.
La gomme blanche.
La gomme arabique.
La pierre d’Alun.

Rien n’y fait.

Alors, j’ai pris du papier de verre et j’ai poncé comme un forcené.
J’ai pris un ciseau à bois. Un rabot, une dégauchisseuse.

Aucun résultat.

De guerre lasse,
J’ai passé ton visage à l’eau du temps qui passe.
Ton visage ne s’efface pas.

J’ai décidé d’être candidat.

En cet an bissextile et qui risque bien d’être le dernier, Rick Santorum, candidat à l’élection présidentielle américaine, Rick Santorum s’est excusé. Il a demandé pardon. PARDON. Rick était allongé sur une chaise longue, au soleil, à la fraîche. Un  touriste l’a reconnu. Et photographié. Vous avez un aperçu de ce document photographique au sommet de cet article.

Regardez bien. Sur la photo, c’est affreux… Sur la photo, oh, Mon Dieu! Sur la photo, mais que voit-on, enfin ?
Sur la photo, on voit Rick.
Allongé.
Au soleil.
Et c’est tout.
Sur la photo, on voit Rick et seulement Rick.
Alors, vous me direz, pourquoi Rick s’excuse d’être Rick ? Mais c’est vrai ça! Pourquoi, nom d’un petit bonhomme ? Parce que sur la photo, regardez mieux, sur la photo, on voit un VENTRE. Un ventre naissant. Un irréfutable début de convexité.
Rick Santorum dit : « Je sais que je devrais perdre 7 à 10 kilos. » Alors, il présente ses excuses à tout le peuple étatsunien. Il est absolument désolé d’avoir un abdomen en voie de grossissement. Pour être élu, le président doit avoir le regard vif et le poil luisant. Le président doit être beau. Sculpté. Abdominé. Bronzé. Chevelu mais sans excès. Pour être élu, le président doit avoir un corps de président.

Un président qui serait gros, ce serait un peu comme un hippopotame sans vélo.

Un président qui serait gros dirait des gros mots comme « chômeur », « vieux », « pognon », « enculés ». Alors qu’un président svelte dira « Demandeur d’emploi », « Personne du quatrième âge », « Actif illiquides » et « Instituts Bancaires Détenteurs d’Actifs illiquides. » Notez l’usage de la majuscule. Un président bronzé ne s’exprime qu’en majuscules. Il s’adressera à la Nation pour Lui Parler de l’Absolue Nécessité de Sauver Ce Fleuron de Notre Place Financière Pour Que la Nation Continue d’Occuper une place de Choix dans le Concert des Nations.
Alors qu’un président gros et bedonnant dirait que ce n’est pas grave, si les riches ont un peu moins de pognon.

Il se trouve que je suis svelte, ferme, et que ma peau mate ne craint pas l’exposition prolongée aux rayons artificiels. Par contraste, mes dents blanches et impeccablement alignées étincellent à merveille dans la lumière des projecteurs. Le temps est venu pour moi de me présenter devant vous, lascives concitoyennes et vigoureux concitoyens.

J’ai donc décidé d’être candidat.

Je mesure l’ampleur de la tâche qui m’attend. Je suivrai un régime strict. Je soulèverai des poids. Je me ferai remplir les rides. J’aurai à jamais quarante ans, ma tête liftée sur mon corps président.
Je mettrai de l’eau dans mon vocabulaire.
Je refuserai d’être grossier.
Je serai simplement vulgaire,
Je refuserai toute familiarité.
Vous pouvez m’appeler Majesté.

Tout ce qui est dur a un prix.

Au magasin, il faut payer.

Ce qui se touche. Ce qui se mange. Ce qui se compte. Ce qui se voit avec les yeux.

Tout ce qui se pèse à un prix. Parce que ça se touche. Parce que ça se voit. Parce que ça se mange et ça se boit. Ensuite, ça se digère. Ensuite, il faut aller aux toilettes. Ensuite, recommencer à boire. Manger encore et retourner aux toilettes.

Parce qu’on comprend bien qu’il faut payer pour avoir une automobile et l’essence qui coule dedans. L’essence, ça se paie, comme le béton et la terre. Le goudron et les routes. Parce que, sans routes, où irons-nous ? Où irait le monde sans l’asphalte noir pour tartiner les cailloux ?
Le béton et la mer.
Les barres d’immeubles qui défont le bord des océans.
Des choses. Stuff. Des objets qui ont une forme, qu’on peut faire tenir dans sa main. Des sciences qui calculent le nombre de kilomètres qu’un homme devra parcourir pour aller sur Mars. Qui calculent le poids en grammes de la navette spatiale; le poids en acier des immeubles qui écrasent le bord des océans.

Fabriquer des porte-avions pour porter les avions. Des piscines pour tondeuses à gazon. Des presses à fabriquer les billets. Faire marcher la planche à billets. Fabriquer de l’argent qui fabrique de l’argent

Et au bout du compte, lorsqu’arrive l’addition, ça fait des sommes vertigineuses. Des séries de zéros dépensés en voitures ou en télévisions. Au bout du compte, à la fin du décompte, on se souvient de tout ce qu’on n’a jamais pu prendre dans la main. Tout ce qui n’est pas dur. Toutes les notes assemblées par les musiciens du monde. Tous les mots qui forment des histoires. Toutes les images qui brillent dans le soir. Tout ce qui ne tient pas dans la main.

Tout ce qui ne vaut rien.

À la fin du décompte, il reste le souvenir d’un visage, un jour d’hiver ou d’été. Les enfants qui rient. Le bruit de l’eau. L’empreinte d’une autre peau qu’on garde imprimée dans le creux de sa main.

Les meilleurs moments de notre vie.

Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter

« Tous ces livres qui n’ont pas été écrits ne cessent de nous hanter. Et pourtant, ils peuvent, jusqu’à un certain point, être complétés, ordonnés, réinventés. Ils peuvent faire l’objet d’études académiques. Un ponton est un pont déçu. Et pourtant, si vous le regardez fixement et de manière prolongée, vous pouvez lui faire franchir en rêve le bras de mer qui sépare la France de la Grande-Bretagne.

Mais alors, que dire des vies qui n’ont pas été vécues ? Peut-être que ce sont elles qui nous hantent vraiment. Ces vies sont les véritables vies apocryphes. (…) Que ce serait-il passé si Gustave (Flaubert) avait pris un autre chemin ? Après tout, il est facile de ne pas être un écrivain. La grande majorité des individus ne sont pas des écrivains, et il ne leur arrive rien de bien grave. Un phrénologiste –  le faiseur de carrières du dix-neuvième siècle –  qui examinait Flaubert, lui dit qu’il était taillé pour être un dompteur de bêtes sauvages. Une remarque pertinente. À nouveau, cette citation de Flaubert qui parlait de lui-même : « J’attire les fous et les animaux. »

Il ne s’agit pas juste de la vie que nous connaissons. Il ne s’agit pas de la vie qu’on a réussi à cacher. Il ne s’agit pas juste des mensonges au sujet de la vie, de certains mensonges auxquels nous sommes obligés de croire aujourd’hui. Il s’agit aussi de la vie qui n’a pas été vécue. »

Julian Barnes, Le perroquet de Flaubert

All these unwritten books tantalise

« All these unwritten books tantalise. Yet they can, to an extent be filled out, ordered, reimagined. They can be studied in academies. A pier is a disappointed bridge; yet stare at it long enough and you can dream it to the other side of the Channel. The same is true with these stubs of books.

But what of the unled lives? These perhaps are more truly tantalizing; these are the real apocrypha. (…) But if Gustave himself had changed course? It’s easy, after all, not to be a writer. Most people aren’t writers, and very little harm comes to them. A phrenologist – that careers master of the nineteenth century – once examined Flaubert and told him he was cut out to be a tamer of wild beasts. Not so inaccurate either. That quote again: « I attract mad people and animals.

This is not just the life that we know. It is not the life that has been successfully hidden. It is not just the lies about the life, some of which cannot now be disbelieved. It is also the life that was not led. »

Julian Barnes, Flaubert’s parrot

Découpons un sourire sur ce visage

Je n’ai pas envie de rire.

Pas maintenant. Pas là. Pas tout de suite.

Je n’ai pas envie rire. Ma tête ne veut pas. Ce qui ne veut pas dire que je suis sombre ou désespéré. Je ne suis rien de tout cela. Je ne suis rien, voilà. Dans cinq minutes, il se peut que le rire me prenne, comme ça, d’un seul coup. Pourquoi pas ? On verra. Dans cinq minutes.

À cet instant précis, je ne suis pas particulièrement gai, ni triste. Je ne suis pas beau. Pas moche. Je n’ai pas envie d’être bronzé, pas plus que je n’irai m’immerger dans un bain de carottes pour avoir l’air orange et en bonne santé. Mes dents n’éclairent pas les rues dans le noir et il m’arrive parfois de me ronger les doigts.

Je ne suis pas heureux ni malheureux. On cherchera en vain chez moi des signes extérieurs de richesse ou de pauvreté. Je ne vis pas dans une maison aux grands arbres où une famille peuplée d’enfants blonds prend son petit-déjeuner sur une nappe immaculée. Il arrive que le vent qui balaie mon balcon soit doux, amer, aigre ou parfumé.
Ce balcon manque de table et d’air conditionné.

Je ne suis pas heureux, j’ai pas envie. Pas maintenant. Plus tard peut-être.  Je le vois bien, tout ce bonheur qui dégouline. Le triste bruit que fait la fête à l’heure où il faudrait aller se coucher. Et tous ces visages entaillés au cutter pour afficher au monde un sourire plus large qu’une porte d’entrée de garage. Sur mon visage, le sourire manque de largeur et ma peau trop sensible n’a jamais supporté l’exposition  prolongée au bonheur artificiel.

Je serai heureux plus tard. Une autre fois.

Il suffira de partir


Vraiment?

Est-ce qu’il suffira de partir pour se laisser tomber ? Pour s’oublier en route comme on oublie un parapluie lorsque la pluie a séché ?

À partir de combien de kilomètres commence-t-on à s’oublier ?

À quelle distance du point de départ nos écailles se mettent-elles à tomber ? Combien faut-il d’années-lumière pour que tout s’efface ? Pour que tout se mette à se recommencer ?

Il suffira de partir.

Écouter le battement de la ligne pointillée que les roues écrasent sans jamais l’avaler. Suivre la trace des arbres qui s’enfuient dans le halo des phares. Longer le bord de mer. Courir sans fin après le crépuscule. Courir après un crépuscule sans fin, à la lumière d’une veilleuse, à dix-mille mètres au-dessus du sol.

Mais debout derrière les hublots des avions qui s’envolent, le soleil finit toujours par se recoucher.