Intérieur Nuit (2)

Le projecteur se rallume sur Aurélie assise de profil sur sa chaise suspendue dans le vide.

Aurélie :

Aujourd’hui j’ai froid. J’ai très froid.
Hier, je ne me souviens pas.
Peut-être qu’il faisait beau hier. Peut-être qu’hier c’était le printemps. Il faudrait pouvoir revenir en arrière. Je voudrais remonter le temps. Non! Jamais! Pas une seconde. Hier était moche. Avant-hier aussi.
Berk. BERK !
Hier est moche.
Hier est MOCHE. Bien plus moche qu’aujourd’hui.  Hier est mort et n’a jamais existé. Hier, je portais une robe à fleurs. Un chapeau ou des pantalons. Hier il  faisait beau. Hier, il faisait moche. Vilain. Pas beau. Hier ment comme je respire, hier ment encore plus que demain. Hier, je voudrai une glace à la vanille. Un bonbon à la menthe. Une tarte au citron. Hier, je serai pute ou soumise, épinglée sur mes talons hauts. Hier je serai Présidente, ouvrière, conductrice de locomotive. Hier je serai blonde. Rousse. Chauve. Hier je serai grande. Hier je serai une femme d’intérieur. Une femme-enfant. Une femme-fille ou une femme-garçon.
Hier j’aurai envie d’une jolie maison. Je ferai le ménage. J’aurai une télévision.
Hier je vais vomir.
Hier, j’irai assassiner demain.

Noir

Âââââââââââh.

Avez-vous jamais éprouvé un moment tiède de satisfaction béate? Un peu comme après les profiteroles, vous voyez ? Après le douzième plat, alors le chocolat noir referme le couvercle de vos intérieurs compressés et que votre estomac s’illumine à la vue d’une bouteille remplie d’un liquide ocre et extrait du siècle dernier.

Âââââââââââh.

Eh bien, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’éprouvai ce même sentiment, sans blanquette de veau à l’ancienne, sans profiteroles et sans aucune boisson alcoolisée à base de malt pour mettre en joie vos sens tout en préservant la souplesse de vos artères.
Il était pas loin de quatorze heures. J’avais déjeuné, mais sans excès et j’avais bu de l’eau claire quand, tout à coup, je fus la victime d’une agression virtuelle et combinée sur un réseau social que nous appellerons Twitter.

Le sujet de cette embuscade a déjà fait l’objet d’un début de troisième guerre mondiale sur ce site. Pour faire court, nous dirons qu’une philosophe volante parisienne s’était mise en tête de démontrer la présence de trous dans le Gruyère, alors que tout le monde sait bien QU’IL Y A PAS DE TROUS DANS LE GRUYÈRE. On voit bien là à quel point la Parisienne est déconnectée des réalités du monde rural : de  l’agriculture elle ne connait que le Salon.

Donc, notre philosophe ailée profite d’un moment d’inattention de ma part pour s’introduire nuitamment dans la salle de contrôle de mon blog. (Je faisais la sieste, après les profiteroles) La voilà qui s’installe derrière le clavier pour écrire un article embrouillé que je n’arrive pas à effacer malgré l’utilisation quotidienne d’un détergent puissant. Il ressort de ce développement pétaradant que si le Gruyère n’avait pas de trous, alors ce serait du marbre et que, par conséquent, plus il y a de Gruyère, moins il y a de Gruyère. Certes.
En même temps, elle achète sur Amazon des sandales ailées de deuxième main ayant appartenu à Hermès. Hermès, le Dieu. Pas la maison qui fabrique des carrés en soie. Vous me suivez ?

N’empêche, le mal est fait. Le doute s’installe. On sent comme une gêne, comme un début de malaise. Se pourrait-il après tout que le Gruyère puisse avoir des trous ? Sentant venir sur moi le souffle mou de la dubitation, je décide d’utiliser les grands moyens et de recourir aux services d’une détective photographe professionnelle (et en plus, elle écrit) basée à Marseille pour des raisons d’exil fiscal et que vous retrouvez sous l’appellation @theoneshotmi chez Twitter. Un pseudonyme qui en dit long si vous voulez mon avis.

L’enquête dura des mois et rien ne nous fut épargné. Je crus défaillir à plusieurs reprises. Jamais cette jeune personne ne leva le petit doigt pour se porter à mon secours.  J’aurais pu mourir cent fois. J’avais faim. J’avais froid. J’avais des hauts et j’avais des bas. Contrairement à cette jeune demoiselle qui taillait la route sans jamais se retourner ni me tendre une main secourable alors que je passais mon temps suspendu au-dessus du vide. La preuve par cet extrait de notre grande enquête exclusive qui livre enfin toute la vérité sur le Gruyère. Je vous laisse juge du ton adopté par cette jeune femme lorsqu’elle s’adresse à moi. Page 123. Je cite :
« Ecoute Nicolas… Bien sûr, tu aurais pu tomber, te faire mal, te casser en deux ou en quatre. Bien sûr, ça aurait pu arriver. Mais ça n’est PAS arrivé. Tu n’es PAS tombé. Recompte avec moi : deux jambes. Deux bras. Une grosse tête entre les deux oreilles. Une féérie anatomique. Pour le reste, je ne dis pas. Pour le reste, c’est pas un psy qu’il te faudrait, c’est un bon garagiste. Maintenant, faut que ça cesse. Tes états d’âme : on s’en fout. Tes migraines : on s’en fout. Tes vapeurs ? On s’en fout. J’ai assez vu ta petite tête de fleur de navet. Maintenant, on termine le travail. Après tu pourras mourir quand tu veux et dans d’atroces souffrances. »

Et le respect pour mes cheveux blancs, c’est du poulet ?

Des mois d’enquête pour aboutir enfin à la preuve irréfutable de l’absence totale de trous dans le Gruyère. J’échappais une dernière  fois à une mort certaine lorsque je répondis à l’invitation de cette juvénile détective à la rejoindre dans sa ville sous le fallacieux prétexte de fêter cet heureux dénouement. Pour ma défense, il faut préciser que c’était octobre, gris, sombre et décérébré. La perspective d’un voyage à Marseille avait réveillé en moi un goût d’été. Je partis donc le cœur léger.  Marseille, le sud, les boules et le pastis toute l’année. Moi, comme tout le monde j’avais vécu abreuvé de Pagnol et de marketing cigalier.
Je débarquai donc sur le Vieux-Port en tongs et chemise hawaïenne par une température d’à peu près zéro degré. Pour dire les choses, il fait toujours froid à Marseille. Hiver comme été, sans parler de l’automne. Et toute l’année, c’est la mousson. Quand je suis arrivé, le ciel pleuvait des hallebardes et les nuées ne cessaient de se déchirer pour déverser sur mon corps transi le contenu de pleines lessiveuses. Quand je suis reparti, le rideau de pluie était si dense que j’ai dû remonter à la nage la longueur du quai qui me menait à la voiture 12 du TGV. Je faillis attraper une broncho-pneumonie. Je rentrai chez moi have et décharné.

Mais, en dépit de la pluie qui ne cesse de tomber sur Marseille, et nonobstant l’incrédulité des philosophes qui volent, je n’ai eu de cesse, durant tout ce temps, de lutter contre les forces malignes qui tentent sournoisement d’imposer l’idée d’un Gruyère à trous dans l’esprit du public.

Et aujourd’hui, après la bataille est enfin venue l’heure de la consécration. L’heure de la récompense. Alléluia. Je remercie ma famille. Mes parents. La Vie. Dieu. J’avais préparé un petit compliment mais l’émotion m’étreint au moment de vous dire que nous avons vaincu. Le dernier carré s’est rendu. J’ai ici l’acte de reddition. Daté. Authentifié de la main propre d’Isabelle Pariente-Butterlin, philosophe volante qui s’écrase. Qui capitule. Qui baisse le pavillon. Qui admet sans conditions l’absence totale de trous dans le Gruyère.

VOICI.

 

Ndlr. Certains habitués auront remarqué qu’il s’agit d’un DM, un message personnel qu’on envoie directement à son destinataire sur Twitter et ojecteront que ces messages personnels ne sont pas destinés à la publication. À cette remarque, je répondrai : et mon œil, est-ce un chou de Bruxelles ?

Intérieur nuit (1)

Intérieur nuit.
Au fond de la scène, on distingue un lit dans la pénombre.
À côté du lit, une batterie d’instruments de mesure. Des diodes rouges et bleues clignotent. Des courbes et des chiffres bougent sur les écrans de contrôle. Le souffle d’un respirateur ponctue le silence à intervalles réguliers.
Un projecteur s’allume. À l’avant de la scène, on découvre une femme de profil assise sur une chaise suspendue dans le vide, à deux mètres au-dessus du sol.
Noir sur l’arrière-scène. Silence.

Aurélie :

J’ai tellement froid.
J’ai horriblement froid. J’ai froid partout, j’ai froid jusqu’au fond des os. Je voudrais un bouillon de poule. Un grand feu de cheminée. Un grand feu bien rouge avec des sarments secs qui craquent. Un feu de sarments, ce serait merveilleux. Quand j’étais petite, il y avait des feux dans les vignes au printemps. Partout dans les vignes, des feux de sarments. Des cages rouges aux parois incandescentes. J’allais y frotter mon visage au risque qu’une lame d’air chaud rabattue par le vent n’enflamme mes joues ou me brûle les sourcils. J’aimais sentir l’odeur de mes sourcils grillés. J’aimais leur poussière fine sur le dos de ma main.
Je voudrais un thé.
Un grand thé vert avec beaucoup de miel. Je pencherais mon visage sur mes mains refermées en vase autour de la tasse qui fume. Je resterais comme ça, sans bouger. Les yeux fermés. Le nez dans la vapeur du thé vert, à inhaler l’odeur du miel. J’attendrais sans bouger que le thé refroidisse, mes mains fermées en coque, tout autour de la tasse.
J’aimerais poser ma joue sur une joue tiède. J’aimerais poser ma main dans une main tiède. J’aimerais toucher un fer rouge. J’aimerais entendre ma peau qui grésille. J’aimerais sentir l’odeur de ma peau grillée. J’aimerais un cognac, couleur terre de Sienne brûlée. Un cognac soyeux qui me flambe le ventre et me brûle de l’intérieur.
À midi, j’aimerais les morsures des rayons  du soleil à la verticale de mes épaules nues.
Une couverture en cachemire.
Un bouillon de poule avec un œuf dedans.
J’ai tellement froid.

Noir.

Un fil rouge ou noir


Qu’est-ce que ça peut faire la couleur du fil?

C’est un fil qui s’étire à l’infini. Un fil embrouillé et tendu au-dessus des montagnes. Un fil posé au fond des mers et des océans. C’est un fil obstiné. Un fil fluide qui coule sans se blesser entre les lames du ciseau.

C’est un fil élastique qui ne voudra jamais lâcher et que je voudrais bien tendre jusqu’à son point de rupture avant de l’envoyer en pleine figure, dans la face du temps qui passe. Un fil de fer suspendu à un dos de pont suspendu. Un fil doré qui fait le tour d’un tronc d’arbre planté dans le mois de juillet. Un fil invisible qui s’allume seulement à la lueur des étoiles. Un fil noir qui brille seulement quand il fait nuit.

Un fil de barbe à papa.  C’est exactement ça. Un fil qui ne commence pas. Qui ne finit pas. Qui s’entortille autour des doigts. Alors, je secoue les mains, je gesticule, je brasse de l’air en accéléré. Toute cette agitation, c’est comique. Je fais des mouvements épileptiques, et mes mains  tragiques,  mes mains s’agitent dans le vide.  À la fin, le fil reste collé autour de mes mains.

À la fin, il reste ce fil qui traverse le monde, les montagnes et les océans. Un fil qui contourne les bombes et les éclats d’obus. Un fil rouge et noir qui part d’ici et passe par deux bracelets que ses poignets retiennent.  Un fil qui résiste au soleil de plomb, à l’eau et au sel. Un fil qui vibre comme ça, sans raison, au milieu de la nuit.

Je me réveille.

Le fil tendu résonne comme une corde de contrebasse. Je regarde le ciel. Tout est si calme ici. Pendant ce temps, elle est en guerre. Je regarde la nuit et la nuit me regarde.
J’essaie de ne plus y penser.

J’essaie d’oublier que sa vie ne tient qu’à un fil.

Les mots perdus (IV)

À l’hôpital, réunis autour du lit, infirmières et médecins sont venus pour faire le point.
Point par point.
Ce qu’elle entend. Ce qu’elle voit. Ce qu’elle peut faire ou pas. Elle peut se lever ou s’asseoir. Elle peut marcher avec l’aide d’un appareil qui ressemble à un petit chariot de supermarché. On pourrait dire qu’elle peut supermarcher.
Elle peut boire et elle peut manger. Faire un brin de toilette. Pour les toilettes, c’est plus compliqué, mais là, elle peut aider. À 84 ans, ma maman peut encore faire plein de choses, même avec une tache sombre qui reste collée sur son cerveau.

Ensuite on passe aux aspects pratiques. Est-ce qu’on a bien vérifié les hauteurs des seuils et les largeurs de portes? Est-ce que le lit médicalisé est en place? Est-ce que l’ordonnance a bien été transmise à la pharmacie? Est-ce que personnel soignant a bien été informé? Est-ce que l’infirmière sera bien là lundi soir pour la première visite à domicile? Est-ce que tout sera prêt, lorsque maman sera rentrée chez elle, lundi prochain?

Lundi prochain arrive et il fait beau. Ce vent chaud qui souffle ici en cascade s’appelle le foehn. C’est un vent un peu fou qui fait souvent naître un jour d’été au beau milieu de l’hiver. Il fait clair. Il fait net. On dirait qu’une main invisible a nettoyé à grande eau les montagnes pour les mettre à portée de nos mains.
La porte des urgences s’ouvre. Assise sur une chaise roulante, maman franchit le seuil de l’hôpital. D’un seul coup, elle est dehors. Au milieu du soleil et du vent. D’un seul coup, elle retrouve le monde qui sent la terre et l’odeur de l’herbe au printemps. Le bourdonnement des automobiles. D’un seul coup, elle se retrouve au milieu du monde qui brille, qui braille et qui tombe.

Je sais bien qu’elle a peur. Alors, je ne perds pas de temps. La porte de la voiture est ouverte et nous l’installons sur le siège avant. Je referme la porte. Sa valise est déjà dans le coffre. Je m’installe derrière le volant.

Je sais bien qu’elle a peur. Je lui prends la main. Je tourne la clé. Contact. Je démarre tout doucement en essayant d’étouffer la voix du moteur, d’escamoter l’amorce du mouvement. Et de très loin tout au fond de moi remonte comme une marée le flux d’un souvenir enfoui qui me ramène dans un autre temps, devant la porte d’un autre hôpital. Sur le siège avant, la maman est très jeune.  À l’arrière, emmitouflé dans un couffin, notre fils de cinq jours est peut-être en train de dormir. Je démarre aussi doucement que possible. J’essaie d’étouffer le bruit du moteur et d’effacer la trace des courbes sur la route. Je transporte un trésor hautement périssable, un début de vie fragile qu’il faut protéger des chocs et du froid.

À côté de moi, ma maman regarde le paysage qui défile. Dans les vignes, les premières feuilles ont poussé. Elle montre avec son index. Elle dit : « Beau. » Elle porte un survêtement en éponge bleu pâle. Elle a aux pieds une paire de chaussettes anti-dérapantes.

Je transporte une vie fragile. On nait aussi à 84 ans.

« De l’enfance en soi »


Accorte lectrice et lecteur exquis.

Je m’adresse à vous qui venez régulièrement visiter ce lieu en espérant trouver des choses intéressantes à lire et repartez consternés en secouant la tête. Eh bien, pour une fois, vous n’allez pas être déçus. Aujourd’hui, justement, je vous propose de quitter au plus vite cet endroit consternant et d’aller faire un tour Aux Bords Des Mondes.

Vous trouverez là, penchée sur une balustrade un peu rouillée qui surplombe le vide, Isabelle Pariente-Butterlin, philosophe… Attendez! Ne vous enfuyez pas! Laissez-moi vous expliquer! Asseyez-vous. Voilà. Reprenons. Je disais donc : Isabelle Pariente-Butterlin, philosophe, certes, mais philosophe télescopique à écran panoramique. Philosophe ébouriffée et montée sur des ballerines tout-terrain qui ne craignent ni l’eau de pluie ni l’eau de mer. Philosophe fashioniste culottée qui n’hésite pas à braquer Hermès pour lui faucher ses sandales ailées façon glitter.
Une philosophe volante, ça a de l’allure, non? Je vois comme un frémissement dans l’assistance. Vous voyez que vous avez bien fait de rester!

Clairement philosophe lorsqu’il s’agit de parler de Kant, Isabelle Pariente-Butterlin est également philosophe-maman et c’est par ce biais-là que je vous propose de la découvrir. Il y a Aux Bords Des Mondes une série intitulée « De l’enfance en soi » où elle pose son regard de maman sur sa fille, sur ses filles et sur tous les enfants du monde. C’est un regard tendre et tout à fait singulier: le regard d’une femme entre deux mondes, une femme qui aurait retiré ses ballerines pour longer le bord de mer, et qui marche à pieds nus sur cette ligne floue que la terre dessine au bord de l’eau du monde. Je soupçonne Isabelle de n’avoir pas tout à fait quitté le monde de l’enfance. Pas tout à fait. Pas encore. Pas maintenant. Un pied au sec et un pied dans l’eau. Et parfois encore, je la vois qui saute à pieds joints dans une vague trop longue, juste pour une seconde, juste pour sentir le poids de l’eau sur l’ourlet de sa robe. Sentir le vent et le froid des éclaboussures de l’eau sur sa peau éclaboussée de soleil. Fermer les yeux, juste une seconde.

Ensuite, elle poursuit sa course, en équilibre entre deux mondes. Parfois elle trébuche. Elle pose un pied dans l’eau. Parfois elle tombe sur le côté dur de la terre. Vous la voyez à terre. Vous vous précipitez. Le visage tourné vers le sol, elle vous arrête d’un geste de la main. Tout va bien. Elle n’a pas besoin d’aide. C’est juste un accident. Un petit accident. D’ailleurs, elle se relève déjà, les deux genoux constellés d’étoiles de sable dur. Sa bouche tremble un peu. Elle fixe le sol, les yeux trop brillants et le sourire gondolé. Lorsqu’enfin elle relève la tête, son menton tremble encore un peu mais elle vous dit d’une voix claire et en détachant chaque syllabe:

« MÊME PAS MAL! »

En titre, un fragment d’une photo d’Isabelle qui est également la présidente auto-proclamée de l’Académie des Nuages.

Une femme fardée


« Mais qui sont donc ces sondés ? »

Je me souviens d’avoir lu cette phrase dans un roman de Françoise Sagan, je crois qu’il s’agit de La femme fardée où Edma Bautet-Lebrêche, femme d’Edmond Bautet-Lebrêche des sucres Bautet-Lebrêche pose cette question en découvrant un article dans le journal.

Il me semble qu’elle répète la question : « Mais qui sont donc ces sondés ? » Et qu’elle poursuit : « Qui sont donc ces sondés, on dirait un air de cha-cha-cha » Elle chantonne : « Qui sont donc ces sondés ? » C’est une jolie scène, on visualise très bien Edma, aristocrate en tailleur crème, sur le pont d’un paquebot de luxe baigné de lumière couleur caramel chaud. Edma impeccable et surannée, suspendue quelque part entre le foxtrot et la bossa nova. Je crois bien, mais je ne suis pas sûr.

Peut-être que ce n’était pas dans La femme fardée, mais  plutôt dans Le garde du cœur, La chamade, Un peu de soleil dans l’eau froide ? Ou peut-être dans Le chien couchant ou De guerre lasse, je ne sais plus. Ce que je sais, c’est que Françoise Sagan avait le génie des titres. Un orage immobile est un très beau titre, un titre immobile qui vous fait voyager. Elle a aussi écrit un livre qui s’appelle Les merveilleux nuages, titre qu’elle a emprunté à Charles Baudelaire, Françoise Sagan était aussi une très grande lectrice.

C’est curieux, ce désir qu’on a de faire des catégories et de coller des étiquettes. Baudelaire, poète des Fleurs du Mal, qui va au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, on comprend que Baudelaire ne rigolait pas avec la poésie, qu’il était prêt à se défoncer à la colle pour produire des vers que personne n’avait écrits avant lui. Baudelaire devient le poète défoncé. Camus devient L’Etranger. Il y a les auteurs qu’on étudie et ceux qu’on n’étudie pas. Les auteurs majeurs et les mineurs. Les auteurs populaires. Sur Françoise Sagan, on a collé l’étiquette « auteur-frivole ». Frivole, c’est à cause des casinos, des Aston-Martin qu’elle explose au soir ou au petit matin, je ne sais plus trop, là aussi ma mémoire défaille. Frivole à cause de Saint-Tropez, de l’argent et de la mer. Tout ça, c’est ce qui se voit, ce qui se met en page dans les journaux. Des éléments de biographie. Mais qu’est-ce que la biographie fait aussi la musique des mots ?

Françoise Sagan a été célèbre à la parution de son premier roman. Elle avait 19 ans. Elle a ensuite publié plus d’une vingtaine de romans et de nouvelles que tout le monde a achetés et que peu de gens ont lus. Partout, elle fume, elle boit, elle danse et la musique des boites de nuit assourdit la musique de ses mots.

Alors, Françoise Sagan, personne frivole, pourquoi pas. Personnage lunaire, assurément. Mais ça, c’est le personnage, justement. Il y a la personne, le personnage et après, il y a les mots, sa manière de tourner les phrases, son style, sa façon bien à elle de raconter les histoires. Si on oublie le personnage pour ne garder que les mots, on verra que sa langue tient mieux la route que ses Aston-Martin. Quand elle prend vraiment le temps d’écrire, elle apporte aux mots un soin classique et impeccable. Elle taille un chemin doux et fluide et parfois le texte fait un dérapage, un élégant tête à queue. Elle embraye, redonne un coup d’accélérateur et replace ses phrases dans le sens de la marche, une marche qui ressemble à une promenade baignée de soleil et de nuages pas si merveilleux.

Si on observe les personnages qui font vivre ses histoires, on découvre un regard triste qui voudrait être gai. Une manière de garder la nuque bien droite et le front haut, alors qu’il fait froid à Paris lorsque la fête est finie. Il est souvent cinq heures du matin, il pleut hallebardes et les taxis passent sans jamais s’arrêter. Les taxis passent et avec le temps, elle sait bien que l’histoire va mal se terminer. Mais elle y va quand même, un peu ébouriffée, un peu mal maquillée, elle y va quand même, un demi-sourire caché au coin des lèvres. Et même si, au fond d’elle-même elle est un peu morte de peur, elle tient le cap et le maintien.

La mort, elle veut bien, mais pas trop tôt le matin. Faire les choses dans l’ordre. D’abord passer à la salle de bains. Faire un brin de toilette. Avant tout, il faut de la tenue.
Alors, pour la mort, on est bien d’accord, mais la mort attendra la sortie du bain.

P.S. Je ne suis pas du tout sûr que la citation qui figure en titre se trouve dans La Femme fardée. À l’origine, je voulais juste parler des sondés dans les sondages. Ensuite, j’ai pensé à Françoise Sagan et me suis à écrire tout à fait autre chose. On mesure mieux ici l’état d’égarement dans lequel je me trouve. Tout ça est bien consternant.

Sur le visage d’Audrey Hepburn

La France élit son président

Depuis une semaine, un mois ou cent ans, la France élit toujours un président.

Au premier plan, sur les images, on trouve les candidats-présidents, leur portrait doré sur fond bleu, rouge ou blanc. Le doré, c’est pour le bronzage, un président est toujours bronzé. La couleur du fond, c’est la couleur de la France quand elle est découpée en tranches de camembert électronique, avec des électeurs à gauche, à droite, au centre ou des électeurs absents parce qu’ils avaient piscine.

Au deuxième plan, il y a les femmes de présidents. En cet an de grâce bissextile, la première dame de France s’appelle Carla. Elle est d’origine italienne. Elle a fait de la chanson et du mannequinat. J’avoue une regrettable absence d’intérêt pour le parcours professionnel de Mme Bruni-Sarkozy. J’éprouve le même sentiment pour son mari et les autres personnes qui convoitent le titre de guide suprême et de commandant en chef des forces armées. J’avoue même un désintérêt tout à fait global pour tout ce petit monde très éloigné du mien.

J’ai par contre été interpellé par la publication d’une série de photos de Mme Bruni-Sarkozy dans toutes sortes de magazines électroniques ou pas. Sur ces photos, elle apparait dans un chandail en maille brune, posée sur un fond flou de pelouse et de manoir blanc. Elle prend la pose, lève les yeux, sourit, on voit bien qu’elle est à l’aise, qu’elle maîtrise la lumière et les codes. Ce qu’on voit aussi, c’est son visage. On voit un masque de peau percé d’un regard. Une couche de chair morte greffée de frais sur un crâne vivant. Il y a quelque chose dans cette série d’images, quelque chose qui semble sorti tout droit de l’atelier de Frankenstein. On a peur qu’un vent maladroit soulève le fragile rideau des cheveux et découvre à l’arrière du crâne le tracé tourmenté des points de suture.

Il y a dans ces images quelque chose qui me glace. Qui n’est pas propre à la personne de Mme Bruni-Sarkozy, mais qui s’applique à tous ces visages figés, ces visages morts qui hantent le monde des vivants. Je crois qu’il y a un problème. Un problème de marketing liés à ce siècle décérébré et hollywoodien. Des kilomètres de films et des années d’images ont réussi à tout embrouiller, à mélanger tous les genres avec toutes les couleurs.

Si on s’en tient au corps, à la peau et aux muscles qui la tendent, la jeunesse est un état. Un moment éphémère qui peut se prolonger. Ou qu’on peut prolonger à coups de scalpel ou à coups d’injections. Je comprends bien le principe de base: pour être jeune, il faut qu’une peau soit lisse et bien tendue. Pour être jeunes, les seins doivent être fermes et dressés vers le ciel, le mollet souple et la cuisse fuselée. Les cheveux noirs ou blonds ou flamboyer en rouge, la jeunesse est un état qui autorise toutes les couleurs rouges. Mais justement, c’est un état, une offre spéciale et limitée dans le temps.

La beauté, c’est autre chose. Et je ne parle pas de la beauté intérieure, de la beauté de l’âme de tout ce qui ne se voit pas avec les yeux. Non. Je parle de la chair. De ce qui se voit. De la lumière qui fait briller les contours des visages et des corps des femmes. De la grâce qui s’installe aux creux des courbes et qu’on voudrait toucher avec les doigts. Je parle de ce petit bout de ciel qu’on entrevoit parfois dans le port des femmes, parce que, sur la terre, rien ne saurait fabriquer des mains de cette texture-là, de cette longueur-là. Des mains retenues aux poignets par un réseau complexe de nerfs à fleur de peau.

Des mains que même Michel-Ange n’aurait pas su sculpter.

La beauté se fout de l’âge comme de sa première cerise. Elle habite les rides ou les peaux élastiques. Les peaux flasques. Les peaux claires ou mates. Les peaux noires ou blanches. Les peaux dorées ou remplies de taches de rousseur. Les cheveux gris. Les cheveux blancs. L’absence de cheveux. Fragile et indifférente au fracas de ce monde, la beauté des femmes nous saute aux yeux et nous prend à la gorge. Elle nous interrompt. Elle nous interroge.

Et lorsqu’elle frôle, l’espace d’une seconde éblouie, le visage vieilli d’Audrey Hepburn, 
la beauté des femmes nous rappelle que sur la terre, il y a un ciel.

 

 

Les mots perdus (III)

Allongée sur son lit d’hôpital, ma maman ferme les yeux et joint les mains.

Je vous salue Marie pleine de grâce,
Le seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, votre enfant est béni.
Sainte Marie mère de Dieu,
Priez pour nous pauvre pécheurs
Maintenant et à l’heure de notre mort.

Il y a quelques semaines, ma maman a eu un Accident Vasculaire Cérébral. Les médecins ont expliqué qu’une tache noire s’est formée dans son cerveau. Cette tache noire se situe dans l’hémisphère gauche, là où se trouve le centre du langage, exactement à l’endroit où elle a construit sa réserve de  mots.

C’est un peu comme une crevasse qui découpe la surface d’un glacier : à la surface on peut voir la ligne accidentée qui marque la frontière entre la neige et le noir. On peut en faire la  cartographie et dessiner un itinéraire qui contourne le danger. En surface, c’est facile, il suffit de faire le tour et de bien mesurer. Mais pour ce qui est de la profondeur, il y a juste ce trou bleu qui se transforme en noir, et on ne mesure pas la profondeur du noir.

Lorsqu’une crevasse déchire la surface du cerveau, un nuage noir se forme et, à la périphérie, un nuage moins noir, que les médecins ont appelé « pénombre ». Un peu de lumière passe dans cette zone grise qui sépare les tissus morts des tissus vivants. Un peu de courant, on ne sait pas combien. Ça fait des courts-circuits et des étincelles. Il y a des fils qui pendent un peu partout. Des fils suspendus qui se balancent dans le vide en attendant l’arrivée du technicien.

Ma maman a perdu les mots. Maintenant, elle les cherche. Tous les jours. Les mots simples et les mots compliqués. Les noms. Les prénoms. Elle essaie de recréer les liens, de relier les lettres qui pourraient décrire les images ou expliquer le monde. Ça fait des courts-circuits et elle s’énerve. Elle fait non de la tête. Elle cherche dans tous les recoins de sa mémoire. Dans les endroits les moins éclairés. Elle cherche. Elle fronce les sourcils. Tout à coup, elle dit : « NUIT ». Elle répète : nuit, nuit, nuit, nuit… Elle écoute le son, elle le met en bouche, elle dépoussière ce mot exhumé du royaume des mots. Elle le nettoie. Elle le polit comme un trésor.  « Nuit ». Ou « peur », ou « manger » ou « difficile ». Tous les mots perdus qui reviennent, un par un, l’un après l’autre. Un mot après l’autre, jour après jour. D’abord, retrouver les mots. Plus tard, il faudra songer à les assembler.

Alors, avant de partir, mon père assis près d’elle lui dit : « Faisons la prière du soir. » Alors, elle ferme les yeux et elle joint les mains. Sans hésiter, elle commence :

Je vous salue Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec vous…

D’un seul trait elle dit tous les mots. Elle fait toutes les phrases.
Elle a le visage d’un enfant.

Qu’est-ce qui se passe avec le temps qui passe ?

On dirait que l’air s’est épaissi.
On dirait qu’il faut tailler le paysage à la machette pour avancer. On dirait que les semelles se mettent à coller à l’asphalte. On dirait que l’air est si lourd qu’il écrase les épaules et fait fléchir les genoux. On dirait que sous les étoiles, le ciel est si lourd qu’il va nous écraser.

Avec le temps qui passe, on dirait que le vent souffle toujours de face et plus jamais dans le dos.

On dirait qu’il y a de la mer de l’autre côté des montagnes et des montagnes de l’autre côté de la mer. On dirait que la terre ronde n’en finit pas de tourner sous les pistes où nous roulons, immobiles, dans des carlingues qui nous emportent à plus de neuf cents kilomètres à l’heure.

Avec le temps qui passe, on dirait que tous les avions qui décollent atterrissent toujours sur le même aéroport.

On dirait qu’il y a toujours les mêmes lumières et les mêmes obscurités. Ce qu’il faudrait dire et ce qu’il faudrait écrire. Ce qu’il ne faut surtout pas oublier. Tout ce qui est inutile et tout ce qu’il faudrait garder.

Avec le temps, rien ne s’en va et tout s’additionne. Les années noires ou bleues, les détours infinis pour arriver nulle part. Avec le temps, rien ne s’efface. Les phrases inachevées et les gestes suspendus qui pèsent si lourd sur mes épaules que je m’assieds essoufflé au bord du chemin.

Pourtant la route descend en pente douce.
Il fait si beau.
On dirait le printemps.