Tous les étés du monde

A l’ombre bleue d’un cèdre vert
J’ai passé les heures les plus délicieuses
De tous les étés du monde.
Les heures les plus dorées
Les plus mauves
Les heures les plus tendres aussi.
Gorgées de soleil
Et noyées de ciel bleu.

A l’ombre bleu-minuit d’un cèdre gris
Adossé aux étais de l’été,
Sa peau claire
Me racontait des histoires.
La trajectoire
De la balle d’un sniper,
Son impact,
Le choc mou
D’un corps qui tombe
Sur le sol dur.
Un vers d’Éluard.
Et danser la nuit
De tout son corps
L’aiguille de son talon
Plantée dans le cœur
Des bombes qui tombent.

A l’ombre verte d’un cèdre bleu
Elle a dit alors et elle a ri.
Le ciel peut bien nous tomber sur la tête
Et a-lors ?
Elle se renverse, elle se retourne.
Elle me tend son visage.
Elle glisse ses doigts dans les miens.
Le soleil coule dans ses yeux noirs
Qui réfléchissent le bleu
D’un ciel parfait.
Le vert d’un cèdre gris
Le blond de ses cheveux cendrés
Mes minutes se souviennent
De cet après-midi
Où l’été attendri
A bien voulu fixer le ciel
Et arrêter le temps
Pour deux corps enlacés au soleil.

Les gens qui passent laissent des traces

Autour de moi une large coulée humaine inonde le trottoir.
Un flot de têtes, de jambes, de bras, de pardessus gris ou pas. De vestes. D’écharpes. De couleurs. De mouvements, de pas. Les mains dans les poches. Les mains le long du corps. Une casquette. Un chapeau. Un homme plus haut que tous les autres. Athlétique. Très grand. La foulée élastique. Le déplacement linéaire qui laisse derrière lui un remous, un sillage élancé, comme la mer se referme sur le passage d’un voilier. Une fille. Un garçon. Un regard aveugle. Un regard bouché par une paire d’écouteurs béants. Un homme enfoui sous un bonnet, sur le trottoir, adossé au mur. Le rythme. La peau. Les pardessus. Les talons qui claquent. Les mots pris à la volée dans la nappe de mots murmurés. Les silences. Une femme drapeau en imperméable rouge.
Un petit garçon pas plus haut que trois pommes qui fend une forêt de genoux.

Autour de moi la foule tiède bouge, coule, vibre. Les regards s’évitent mais les pardessus se frôlent. La chaleur des corps se propage et se mélange à ma propre chaleur. Leurs couleurs se mélangent à ma propre couleur. J’arrive au bout de la rue. Je prends à gauche. Je les quitte. J’emporte leurs odeurs, leurs murmures, l’idée d’acheter un pantalon brun.

J’emporte peut-être aussi un petit bout de leur vie, un tout petit bout d’âme pas plus haut que trois pommes.

Merci à @xavierfisselier qui cherche en vain de la lumière dans mon obscurité et que vous pouvez retrouver sur Twitter ou sur son blog, ici à gauche dans la liste des blogs à lire ou à regarder.

Les petits miroirs


C’est une femme turquoise.
Avec de l’or à l’intérieur.
Une fille aux cheveux longs
Ou courts,
Aux yeux clairs
Ou noirs.

C’est une femme aux mains longues
Aux mains blondes
Que deux bracelets retiennent
À ma table de travail.
Un bracelet fuchsia
Un bracelet turquoise
Piqués de petits miroirs.
Des petits éclats de verre
Pour refléter la vie qui brille.

Deux bracelets nus qui se souviennent
De deux poignets élastiques
Endormis à l’ombre
De deux bracelets.

Les choses qui tombent

Il faudrait toujours porter un casque.
Intégral.
Il faudrait toujours rester à l’abri d’une table
En béton armé.
Il faudrait toujours transporter, au-dessus de sa tête,
Un toit en acier inoxydable.
Vivre à l’intérieur de son armure.
Dans un abri à l’abri
Des choses qui tombent.
Parce que si vous levez les yeux au ciel,
Vous verrez des fissures.
Vous verrez le jour entre deux nuages.
Vous verrez la nuit entre deux étoiles.

Alors ne vous étonnez pas
Si une nuit, sans prévenir,
Un bout de ciel cassé se détache,
Glisse entre deux fissures.
Traverse en sifflant l’air doux de l’été.
Et vous fracasse le crâne
Juste au moment où
Vous sortez de votre armure.
Pour prendre l’air d’une nuit d’été.

Chercheur d’eau

L’eau qui passe polit le dos des cailloux
Dans le lit des rivières que le temps creuse.
Dans son lit le caillou fatigué se souvient
De la main de l’eau qui caressait son dos.

L’eau qui passe use le dos des cailloux
Des rivières fatiguées que le temps creuse
Sans jamais se fatiguer.

Rivières verticales
Rivières horizontales
Rivières compliquées
Qui tracent sur mon visage
Une carte du temps
Le temps qu’il faisait hier ou avant-hier.
Le temps qu’il faisait lorsque j’avais dix ans.

Sur ces berges arides il y avait trop de larmes
Et la rivière a débordé.
Sous ce pont suspendu, qui dort tranquille,
Vous trouverez un bébé,
Un enfant qui joue,
Les yeux noirs de la colère.

En regardant vers la gauche,
En vous penchant un peu,
Vous verrez remonter du fond de cette gorge
Les dernières heures d’une nuit blanche,
Le parfum gris du tabac blond.

Ici, soyez très prudents.
Cramponnez-vous à la barrière !
Ce gouffre est dangereux.
Vous pourriez y laisser
Les meilleures années de votre vie.

Mais si vous allez plus loin vers le contour des yeux.
Vous passerez sous l’ombre bleue d’un arbre
Planté au milieu d’un champ de cheveux blonds.

Vous verrez de la neige et du froid
Des dunes rouges que le vent soulève
Et des nuages pour regarder le ciel.

Je cherche une eau bleue pour remplir ces rivières.
Une eau gorgée de gouttes de soleil.

Je voudrais fabriquer des souvenirs heureux.

Octobre, cinq heures du matin.


La route noire luit, léchée par le faisceau des phares.

Le compteur bleu dit 130.
Six heures du matin, les lumières de l’aéroport. Six heures cinq, 13 kilos dans son sac de voyage. Six heures six, à Londres ce sera le même terminal. Six heures quinze, nous buvons un café. Six heures trente, il faut que j’aille travailler. Six heures trente et trente secondes, je l’embrasse, je lui dis « À bientôt. »
Six heures trente-cinq. Je reprends la route noire. Six heures quarante, j’aimerais que la nuit reste. Six heures quarante-cinq, le ciel se troue vers l’Est. Sept heures, le jour passe.
Sept heures trente, le jour étale. Sur le billet, c’est l’heure où son avion décolle. Je cherche la couleur du ciel à travers les nuages. Je cherche un coin de ciel bleu comme une promesse.
Sept heures quarante, derrière mon volant. Sept heures cinquante, derrière mon écran. Pendant ce temps, le temps passe qui ne sait faire que ça. Son avion partage le ciel d’un trait blanc et pointillé. Moi, j’espère que les vents lui seront favorables.
Dans le sillage des avions, les gens qui partent laissent des traces.

Le Père-Lachaise

L’automne arrive et il fait gris. C’est le moment d’aller au Père-Lachaise. 

C’est un cimetière très gai. Très peu d’enterrements. Beaucoup de passants. Des badauds. Des touristes égarés, une carte à la main.
En automne, sous leur plafond de pierre, les morts voient défiler des imperméables et des dessous de parapluies. Quand vient l’été, ils voient sous les jupes des filles des dessous affolants. De mon vivant j’ai détesté l’automne. Quand je serai mort, je préférerai l’été.
Je marche d’un bon pas dans la région de Chopin. Chopin est mon phare. Ma balise. J’aurai trouvé quand j’aurai trouvé Chopin. Un couple allemand et mélomane me dit que c’est là, juste là, à quelques pas. Alors j’avance et voilà Chopin. Je me retourne, je regarde. Je viens et je reviens. Chopin. Petrucciani. Je suis bien là c’est bien ici. Mais où mon Dieu ? Ne me tripote pas ! C’est pas le moment.
Et c’est quand Dieu cesse de me peloter que mon regard tombe sur une rambarde noire en fer forgé. Un balcon sans balcon. Une plaque en cuivre et un rosier. Alors et sans prévenir, deux larmes s’installent sur le bout de mon nez. J’en suis le premier étonné. Je baisse la tête. Il y a tous ces gens qui visitent Chopin et moi, j’ai l’air d’un con, ma mère, devant ma barrière et son rosier.  

J’ai baissé la tête et j’ai pleuré. Juste un petit coup. Heureusement, il pleuvait.  

Trois mille mètres au-dessus du vide

Le soleil crisse dans l’air bleu de froid.
Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Il fait si froid que l’air se cristallise.
Il fait si froid que l’air se matérialise.

Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Et la neige a oublié la pesanteur.
La neige légère dans l’air glacé
S’envole sous mes spatules,
S’envole légère à toucher les nuages.
Le ciel et la neige se confondent et moi,
Je skie la face nord d’un nuage.
Je skie une ligne verticale,
Et des courbes à l’horizontale.
Je skie l’horizon et la mer.
Je skie l’écume de la neige.
Je descends vers le ciel sans fin,
Le long d’une coulée verticale.

Dans ma tête, ça fait clic.
Ma conscience
S’efface.
Se dilue.
S’envole enfin.

Je suis la pente verticale.
Je fais le mouvement parfait.
Je plane sans bruit.
Je peux fermer les yeux.
À trois mille mètres au-dessus du vide,
Je vole.
Enfin.

L’horoscope panoramique de l’homme vierge

De l’insatisfaction nait l’ulcère à l’estomac.
Soucieux de la qualité des sucs gastriques qui parcourent vos intérieurs, je sacrifie mes heures de sommeil pour repartir sur le chemin que les étoiles tracent pour les hommes vierges. Cette fois-ci, pas de quartier. Ceci est un horoscope divisé en quatre rubriques carrées et tendues de rigueur spartiate : Santé, Travail, Argent et Amour. Avec des majuscules pour bien montrer où se trouve le début du mot.

SANTÉ
L’homme vierge est en bonne santé mais faut pas pousser. S’il sort de chez lui torse nu en hiver, alors, l’homme vierge attrapera une bonne broncho-pneumonie. Il sera allongé sur un lit d’hôpital. Il souffrira en implorant le ciel.
Conseil : en hiver, ne pas sortir le torse nu. Mettre une veste. Ajouter une écharpe pour les grands froids.

TRAVAIL
L’homme vierge travaille. Parfois beaucoup. On me signale également des cas d’hommes vierges qui travaillent peu ou pas du tout. Croyez bien que je le déplore. Le travail est une invention qui vient de loin et qui permet à l’homme moderne de courir vers l’imprimante pendant que la mort gourmande l’attend dans ses cuissardes vernies.
Conseil : n’oubliez pas de remettre du papier dans l’imprimante.

ARGENT
L’homme vierge mange son pain à la sueur de son front. Lorsqu’il découvre le pain aux raisins, il se dit que sans sueur et avec un peu de vanille, le pain est beaucoup plus bon.
Conseil : Enfournez, enfournez d’avantage, pour que la vanille se mélange aux raisins.

AMOUR
Un sujet délicat mais il faut aujourd’hui laisser enfin la vérité éclater au grand jour : il arrive que l’homme vierge éprouve une bouffée de chaleur.
Son pouls s’accélère. Il a des vapeurs. Ces changements physiologiques visibles à l’œil nu sont les manifestations du trouble que l’homme vierge éprouve à la vue de l’être aimé. Il a des frissons. Il regarde le sol. L’homme vierge s’avance alors vers l’objet de ses transports et l’aborde en lui demandant si elle / il habite chez ses parents. Ensuite, le couple nouveau procède à un échange de fluides corporels, l’extase n’est pas bien loin, oui, oh oui, prends-moi tout(e). Brigand. La nuit recouvre les amants épuisés d’une ombre aussi noire que les cuissardes vernies de la mort. L’aube bleue vient caresser leurs visages. Il dit alors heureuse ? Elle / il dit que oui. Alors, ils se lèvent, s’habillent et s’en vont remettre du papier dans les imprimantes. Le soir, ils se retrouvent. Ils achètent un frigidaire, un monospace et une voiture d’enfants. Ainsi motorisés, ils procréent en toute hâte.
(Pour la clarté du récit, nous abandonnons ici la voie du couple monosexuel. Non. Je n’ai rien contre le couple monosexuel. C’est juste que cette alternance elle / il alourdit le récit. Et il faudrait approfondir la question de la procréation, envisager ses aspects plus sophistiqués. Il existe à ce sujet une littérature luxuriante que je vous laisse consulter.)
Ils vont à la mer et aux sports d’hiver. L’homme vierge remplit les imprimantes par pleines lessiveuses. Son épouse aussi. Ils ont une résidence secondaire et c’est un rayon laser qui tond la pelouse. Ensuite les enfants s’en vont à leur tour, mettre du papier dans les imprimantes. Le soir tombe. L’homme vierge s’assied sur un banc. Il sort de sa poche une blague à tabac gris et une pipe culottée jusqu’à l’os.
Il regarde le soir tomber et se tourne vers son épouse. Il lui dit femme, les enfants sont partis et le soleil se couche dans tes yeux gris, on dirait la mer qui se reflète sur les falaises blanches de Douvres. Avant de partir, il est temps de penser à nous.
Elle pose son regard sur son homme vierge que le crépuscule embrase. Elle dit oh oui. Pensons à nous. Achetons une imprimante.

Pourquoi Amadeus dans Mozart ?


Pourquoi Amadeus ? C’est très simple.
En latin, qui était un peu l’Anglais de l’époque, amare signifie aimerDeus, pas besoin de vous faire un dessin. Ah Si ? Ah bon. Alors, nous dirons que Deus = Dieu. Donc, Amadeus est à peu près égal à Deus amat ou Dieu aime qui pourrait être customisé en Celui que Dieu aime pour les besoins de la démonstration.

Bien des années plus tard, alors qu’il sentait monter de ses intérieurs d’insistantes effluves de sapin, Amadeus se dit qu’il serait opportun d’écrire un morceau de musique à la fois vocale et instrumentale pour proposer un deal à Dieu : Requiem aeternam dona eis, Domine. En gros : Dieu, donne-leur le repos éternel et, avant qu’ils ne redeviennent poussière, prends bien soin de séparer les os des implants mammaires.

Alors, Mozart y va, la tête dans le sac. Il produit de la musique céleste pour faciliter l’envol de son âme vers ce Dieu qui se demande ce que ce petit Autrichien facétieux va bien pouvoir inventer. Mozart écrit des pages et des pages. Dieu ne lit pas la musique. Dieu s’impatiente. C’est long.  De guerre lasse, Dieu s’introduit dans la tête de Mozart, il sait bien que la loi interdit les écoutes télépathiques, mais Dieu est au-dessus des lois.

Alors, Dieu écoute la musique que Mozart joue dans sa tête. Dieu aime tellement ce qu’il entend qu’il rappelle immédiatement Amadeus à Lui.
Et c’est ainsi qu’en voulant le sauver, le père Mozart à tué Mozart.

Si vous aussi vous voulez vous introduire furtivement dans la tête de Mozart  http://bit.ly/9dSKii