La vie qui roule

Les pointillés de la ligne blanche découpent la bande d’asphalte en deux parties égales et bordées par des glissières de sécurité. C’est un profil en U.

Un profil extrudé qui traverse le paysage. Parfois le profil disparait pour réapparaitre plus loin. Parfois il s’allonge sur les piles d’un pont. Parfois il s’arrête et c’est la fin de l’autoroute.

Un profil en U où les voitures roulent toujours dans la même direction, parallèles et prises dans la même gangue de vitesse immobile. Le  soleil se lève et fait briller les toits. Le soleil se couche et fait briller les toits. Le matin la lumière blanche. Le soir la lumière orange. Ligne droite, courbe à gauche. Ligne droite, courbe à droite. Le chemin se fait à l’endroit. À l’envers. En été. En hiver.  Sortie, 10 kilomètres. Sortie 5 kilomètres. Sortie maintenant. Freiner. Rétrograder. Tourner le volant. Freiner encore et s’arrêter. Reprendre le volant et refaire le chemin. Suivre aveuglément le tracé fermé du profil en U.

Pendant ce temps l’automne arrive et la vie roule sur d’autres chemins.

C’est toujours la même histoire

L’histoire commence par la fable d’un père rêvé ou inventé. D’un père absent qui se matérialise par petites touches, par fragments, par d’infimes particules d’ADN qui traversent les épidermes pour se recomposer sous la forme d’un enfant de sexe masculin. Sous la forme d’un fils qui se développe à la lumière des années jusqu’à ce que l’image finale révèle l’image rêvée du père.

Il y a le vrai père, celui qui veille, la nuit. La figure de la mère éternellement jeune qui porte des pulls en V. La mère restée à l’ombre de sa mère, en retrait, en latence. La mère qui ne grandit jamais. Dans les livres de John Irving, la vraie maman c’est souvent le papa. Les enfants ont de la peine à grandir et les tôles tranchantes des voitures encastrées tronçonnent sans bruit les corps des gens qu’on aime.

Il y a les enfants à l’école, les pièces de théâtre, les spectacles montés par la troupe du collège, Shakespeare ou des cantiques de Noël comme des fenêtres sur le monde de l’école, l’internat et les matelas chauds qui tapissent le sol mou de la salle de lutte.

Il y a aussi l’odeur de la neige, de la sciure et des arbres qu’on abat. Le sexe, triste ou gai, le sexe abominable, le sexe trop tôt ou trop tard et, dans son dernier livre, le sexe mouroir des années où une épidémie inconnue hésitait encore à se donner un nom.
Le dernier livre de John Irving s’appelle In One Person et il se glisse dans les plis d’un autre roman, A Prayer for Owen Meany, écrit en 1989. Parfois les plis sont si profonds qu’on a l’impression de glisser d’une histoire à l’autre, un pied sur chaque rive de ces deux récits qui s’appellent, s’entrelacent et finissent par se confondre. Un peu comme si, sur la page de papier, certains mots en surbrillance ouvraient un passage secret vers des ponts suspendus entre ces deux intertextes parus à treize ans d’intervalle.

Peut-être que John Irving raconte toujours la même histoire ou peut-être qu’il ne s’agit que d’une seule histoire. Une seule histoire en dix-huit romans.

“We are formed by what we desire. In less than a minute of excited, secretive longing, I desired to become a writer and to have sex with Miss Frost—not necessarily in that order.”
In One Person, Johh Irving, Barnes & Noble 2012

Marylin Monroe, Fragments

« Where his eyes rest with pleasure – I
Want to still be – but time has changed
The hold of that glance.
Alas now will I cope when I am
Even less youthful –

I seek joy but it is clothed
with pain
Take heart as in my youth
Sleep and rest my heavy head
On his breast – for still my love
Sleeps beside me. »

Là où ses yeux se reposent avec plaisir – je
veux encore rester – mais les temps ont changé
L’emprise de ce regard.
Hélas, comment vais-je m’en sortir quand je serai
Encore moins jeune –

Je recherche la joie mais elle est habillée
De douleur
Avoir confiance, comme dans ma jeunesse
Dormir et reposer ma lourde tête
Sur sa poitrine – puisque que mon amour
Dort encore à côté de moi.

Marylin Monroe, Fragments, Editions du Seuil 2010

À la surface du temps qui passe

Trente ou quarante degrés allongent les ombres jusqu’au bout de l’été.

Le soleil se lève et se couche, infléchit sa course, imperceptiblement, glisse sur la surface lisse du temps qui passe, immobile et indifférent. Jour après jour le soleil glisse vers la gauche. La terre penche, la terre tangue jusqu’au début de l’hiver, jusqu’au soir où le soleil reprend pied sur la surface de la terre et tout se met à pencher de l’autre côté.

Trente ou quarante années s’allongent à l’ombre de l’été. Les solstices défilent, imperturbablement. Est-ce que demain il fera beau? Va-t-il neiger ou pleuvoir et qu’est-ce qu’on va faire à manger? Le réveil sonne, il  est six heures trente-cinq ce matin, le matin suivant et tous les autres matins. Il pleut ou il ne pleut pas. Il faut retrouver les mots et les gestes. Repartir dans la même direction. Refaire le même trajet. Assembler les heures selon le mode d’emploi. Revenir. Ressentir le poids de la fatigue. S’allonger. Regarder dans le vide. Fermer les yeux et oublier.

Oublier que demain a déjà existé.

L’eau, vue de la terre

Vue de la terre l’eau a l’air d’être dure.

Vue de la terre, l’eau a l’air d’être froide. Solide. Argentée et opaque. Vue de la terre, l’eau rugit. Gronde. Menace. Vue de la terre, l’eau est étrangère.

Il n’y a pas d’air dans l’eau. Il n’y a pas de pierres dans l’eau. On ne peut pas marcher dessus. Bien plantés dans la terre, les deux pieds refusent jusqu’à l’idée de l’eau. Les yeux voudraient voir à travers, sous le film lisse et métallique, derrière l’écume. Voir ce qui se cache à l’intérieur des rouleaux que le sable obscurcit.

Vue de la terre, l’eau est un piège opaque, il faudrait un bateau pour marcher dessus.

Vue de la terre, la mer coule au fond des nuages.
Il faut du sel pour faire de l’eau de pluie. Du sel dans l’eau. De l’eau dans la mer. La mer étale sous son film or ou argent. L’océan rempli de gouttes d’eau douce qui font le sel du monde. Dans l’eau de l’océan, il y a le ciel rempli de nuages. Les étoiles. Le soleil qui ondule. Le bruit d’été que font les feuilles de peuplier. Dans l’eau, il y a la mer, la terre et la poussière. La poigne solide d’une gangue liquide qui vous entraîne vers le fond. Tout au fond, sous le creux des vagues. Tout au fond, ailleurs, sous un autre soleil.

Il n’y a pas d’âge pour apprendre à plonger.

Intérieur nuit (5)

Le projecteur se rallume sur Aurélie assise de profil sur sa chaise suspendue dans le vide.

Aurélie :
Une boîte.
Dans une boîte. Dans une boîte. Dans une boîte. Je déteste les boîtes. Emboiter. Empiler. Ranger. Pourquoi tout doit être mis en carré ?

Mes mains en boîte.

Mes mains légères et fines. Mes mains en lames pour fendre le rideau de la mer. Mes mains en bol pour recueillir l’eau de la pluie. Mes mains qui courent au soleil. Mes mains qui glissent sur l’écorce lisse du cerisier gris.  Mes mains remplies d’herbes folles. Mes mains au petit matin qui parcourent le chemin d’un autre épiderme.
Mes mains vivantes. Mes mains jamais contentes. Mes mains haletantes. Mes mains heureuses. Mes mains malheureuses. Mes mains au four et au moulin.
Mes mains qui pendent, indifférentes.

Au bout de mes bras, il y a deux mains qui ne servent à rien.

Noir

Intérieur nuit (4)

Le projecteur se rallume sur Aurélie assise de profil sur sa chaise suspendue dans le vide.

Aurélie :
Un jour j’étais vieille.
J’étais délavée par trop de passages en machine à laver.
Mes jambes avaient raidi et mon corps sec craquait comme un feu de sarments. Mon corps m’avait abandonnée. Je voyais mes os grouiller sous ma peau décharnée. Je voyais le tracé de mes veines. Le sang bleu. Mes lèvres bleues. Une tache bleue escalader mon ventre. Là où j’avais été rouge, il y avait du bleu. Du bleu sur ma langue. Du bleu partout et jusqu’au bout de mes seins.
Je changeais de couleur. Je changeais de chaleur. Je changeais d’odeur. L’odeur de la femme pour l’odeur de la mère. L’odeur de la mère pour l’odeur de l’armoire. L’odeur de la poussière qui dort au fond des tiroirs.
Le froid me gagnait même au cœur de l’été.
Je n’arrivais plus à réchauffer mes doigts et mes pieds glacés grelottaient dans leurs sandales. Alors, j’ai rangé mes sandales. J’ai mis mes pieds dans des chaussettes. Et puis ma chair s’est mise à pendre. Mes bras nus, je les ai cachés. Mes jambes nues je les ai cachées. Mon ventre, je l’ai fait disparaitre à jamais. Je me suis entièrement recouverte.
J’ai mis ma vie dans des chaussettes.

Noir

Visages, mode d’emploi

Tu regardes le monde qui se reflète à la surface de tes yeux verts. Le temps charrie des visages qui coulent en fleuves ou en rivières. Toi, tu interroges le monde. Pris dans tes yeux verts, le monde te répond.

Tous les visages se ressemblent et les yeux vont toujours deux par deux. Il y a toujours une bouche et un nez au milieu. Un front, un menton et un éclat de dents taillé pour le sourire.

Dans le matériel de construction pour assembler un visage, on trouvera donc : un front, un menton, deux oreilles et une bouche avec des dents. Des cheveux bleus ou noirs. Des yeux verts avec du jaune dedans. Des bouts d’étoiles pour mettre dans le ciel. Une cascade. Le bruit du vent. Une moissonneuse-batteuse et une odeur du foin séché. Il suffira ensuite d’un peu de colle et d’une paire de ciseaux : découpez les oreilles, la bouche et les dents, les bouts d’étoiles et le bruit du vent. Respectez la ligne des pointillés. C’est important. Surtout pour le vent. Lorsque vous aurez découpé le vent, déposez deux points de colle. Assemblez avec la cascade en suivant bien les contours du tracé. Ajoutez les bouts d’étoiles et l’odeur du foin. Laissez reposer. Le temps de séchage variera entre cinq minutes et une éternité.

Lorsque la colle aura séché, soulevez délicatement ce visage. Regardez les traces légères que le vent imprime à l’angle des paupières. L’eau du ruisseau. Les étoiles filantes et le bleu du ciel. L’ombre grise des cils qui s’allonge sur les yeux verts aux éclats dorés.

Lorsque la colle aura séché, il y aura bien deux yeux une bouche et un nez au milieu. Mais dans mes mains ouvertes je tiens un moment de grâce, une seconde unique au monde qu’aucune montre ne pourra jamais dire ni jamais répéter.

Une femme qui dort

C’est beau une femme qui dort.

Ça tient du chat et de l’eau claire. D’un champ d’herbes hautes parcouru par le vent. C’est immobile et fluide, hiératique et ondulant.

Une femme dort, sur le dos. Son profil calé dans un creux de la nuit. Tendu comme une balle. Et son menton dressé défie les lois du sommeil.

Une femme dort, sur le côté. Sa nuque reliée par un fil souple à l’oblique des épaules. Plus loin, un peu plus bas dans le creux des hanches, un point d’inflexion capte la lumière que la pénombre trouve en cherchant son chemin dans le noir.

Une femme dort, paupières fermées. Paisible. Apaisée. Ses mains bien à plat, posées le long du corps. Un éclat de jambe offert au regard bleu-gris de la nuit souris. Le brouillard monte de la vallée. Tout se fond et se dilue dans la lumière des réverbères. Tout s’efface.

Tout s’efface.

Tout s’efface enfin.

Intérieur nuit (3)

Le projecteur se rallume sur Aurélie assise de profil sur sa chaise suspendue dans le vide.

Aurélie :

En été, je portais des robes à volants.

J’aimais bien cette image : une grande prairie avec un arbre au milieu. Un arbre immense. Dessous, une femme très blonde avec un chapeau blanc et une robe à volants. Le soleil fait tourner des ombres vertes sur sa robe qui danse. Et le vent fait le bruit de l’été.
Je n’ai jamais été blonde. Un jour j’ai arrêté de tourner. J’ai rangé les robes à volants : j’avais passé l’âge. Il y a un âge pour les volants, un âge pour le soleil. Il y a un âge pour avoir des jambes qui dansent. Il me semble que mes jambes n’ont jamais su danser. Pourtant, elles sont bien là, immobiles et pesantes, mes jambes inutiles sans le soleil de l’été. Il me semble qu’un souffle suffirait à les ranimer. Mes jambes, mes amies. Je leur offrais des sandales couleur chair pour mieux les terminer. Des sandales qui dessinaient la forme de mes pieds. Invisibles. Juste une petite bride et un talon léger. J’aimais leur bruit, le claquement du talon sur le pavé et la claque du cuir sous mon talon tanné. Mes jambes, je les habillais de soleil ou de bas-nylon. De jupes courtes ou de pantalons.
Mes jambes nerveuses me portaient fièrement.
J’étais perchée comme une vigie au sommet de mes jambes. Je voyais venir de loin tous les hivers. Au printemps, je pressentais l’été. Je savais tout ce qui allait nous arriver. Mes jambes étaient ma boussole, mon compas. Le talon de mon pied gauche planté dans le pôle du monde pendant que mon pied droit donnait de l’élan. De l’élan pour faire tourner ma mappemonde.  Coûte que coûte. Garder la cadence sans jamais s’arrêter. J’ai toujours gardé la cadence. Nuit et jour pendant des années. Un jour, j’ai voulu reposer mon pied gauche. Juste un instant. Un tout petit instant. J’étais si fatiguée. Je l’ai reposé.  

Alors, autour de moi, tout s’est arrêté.

Noir